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 Tau phosphorylation: thèse de Patrice Delobel

B : Les kinases.


De très nombreuses kinases sont susceptibles de phosphoryler Tau in vitro ou in vivo. Ces différentes kinases, généralement spécifiques de certains sites au sein de la protéine, peuvent être classées en deux familles en fonction de leur spécificité d’action. On distingue ainsi les kinases dites PDPK pour « Proline Directed Protein Kinase » et dirigées contre des sites Ser*-Pro ou Thr*-Pro et les kinases dirigées contre d’autres sites Ser* ou Thr* appelées kinases non-PDPK (Tableau 1). Il est important de noter que des tyrosines kinases peuvent également phosphoryler les protéines Tau (Williamson et al., 2002).



Les PDPK :

Dans cette famille, on distingue :
> les MAPK pour « Mitogen Activated Protein Kinase » (Goedert et al., 1997 ; Reynolds et al., 1997),
> les SAPK pour « Stress Activated Protein Kinase » (Goedert et al., 1997 ; Reynolds et al., 1997 ; 2000 ; Buée-Scherrer et Goedert., 2002),
> La DYRK pour « dual-specificity tyrosine phosphorylated and regulating kinase (Woods et al., 2001),
> Les protéines de la famille des Cdks pour « Cyclin dependent kinases » (Baumann et al., 1993 ; Illenberger et al., 1998 ; Michel et al., 1998 ; Preuss et al., 1998 ; Vincent et al., 1998., Lu et al., 1999 ; Ahlijanian et al., 2000 ; Van Den Haute et al., 2001). Cette dernière famille qui inclut la Cdk1 (ou Cdc2), la Cdk2 et la Cdk5 est particulièrement intéressante compte tenu des récentes découvertes concernant la relation entre la maladie d’Alzheimer ainsi que d’autres maladies neurodégénératives et le cycle cellulaire.



Les kinases non PDPK :

Les kinases non PDPK ont pour propriété de phosphoryler les Thréonines et Sérines qui ne sont pas suivies d’une Proline. On distingue :
> les GSK3 a et b pour « Glycogen Synthase Kinase 3 alpha et beta » (Brandt et al., 1994 ; Moreno et al., 1995 ; Sperber et al., 1995 ; Lovestone et al., 1996 ; Hong et al., 1997 ; Munoz-Montano et al., 1997 ; Utton et al., 1997 ; Illenberger et al., 1998 ; Michel et al., 1998 ; Wang et al., 1998 ; Zheng-Fischhöfer et al., 1998; Godemann et al., 1999 ; Leroy et al., 2000 ; Planel et al., 2001).
> La TTK pour « Tau Tubulin Kinase » (Tomizawa et al., 2001).
> La protéine régulant l’affinité de Tau pour les microtubules ou p110-MARK pour « Microtubule-Affinity Regulating Kinase ». (Drewes et al., 1995 ; 1997 ; Jenkins et al., 2000 ; Biernat et al., 2002).
> La protéine kinase dépendante du complexe Calcium/Calmoduline ou CaMKII pour « Calcium/Calmoduline-dependent protein kinase II » (Johnson ., 1992).
> La protéine dépendante de l’AMPc ou PKA (Johnson., 1992 ; Scott et al., 1993 ; Zheng-Fischhöfer et al., 1998 ; Jensen et al., 1999 ; Jicha et al., 1999).
> La PKC pour « Protein kinase C » (Baudier et al., 1987).
> La PKN, une protéine dont l’activité dépend des acides gras et qui possède un domaine catalytique analogue à la PKC (Taniguchi et al., 2001).
> La Phosphorylase kinase, une enzyme impliquée dans la glycogénolyse (Paudel et al., 1997).
> Enfin, les Caséine Kinase I et II ou CKI et CKII (Greenwood et al., 1994).


La phosphorylation des protéines Tau est très complexe à étudier et dépend de nombreux facteurs. En effet, l’utilisation d’anticorps spécifiques de la phosphorylation des protéines Tau a révélé une relation entre la phosphorylation de ces protéines et leur conformation. Ainsi, de façon réciproque, la phosphorylation et la conformation s’influencent menant ainsi la protéine Tau à être un substrat plus ou moins accessible à différentes kinases ou phosphatases. Certains phosphoépitopes dans la molécule demandent une phosphorylation séquentielle pour être générés. De nombreux sites de phosphorylation sont ainsi dits « conformationnels » et dépendent de l’action de différentes kinases pour être obtenus (Buée-Scherrer et al., 1996 ; Carmel et al., 1996 ; Jicha et al., 1997 ; Ksiezack-Reding et al., 2000). Par ailleurs, de nombreuses études ont pu montrer que l’activité de certaines kinases est influencée par une préphosphorylation de Tau, voire par l’action de cofacteurs comme les polyanions ou autres (Singh et al., 1995 ; Wang et al., 1998, Taniguchi et al., 2001, Woods et al., 2001). Ces derniers modifieraient également la conformation de Tau, la rendant cette fois plus accessible à certaines kinases. La protéine Tau est donc un substrat pour de nombreuses kinases, dont l’activité dépend d’un état de préphosphorylation de la protéine ou d’une conformation particulière de celle-ci. Ceci suggère que la conformation de la molécule soit elle-même un régulateur de son état de phosphorylation et donc de son activité.
Enfin, l’étude de la phosphorylation des protéines Tau in vivo et l’identification précise des mécanismes cellulaires à son origine est difficile à appréhender si l’on tient compte du fait que l’activité des kinases in situ est dépendante de leur propre état de phosphorylation. Ainsi, l’activité des kinases au niveau cellulaire est dépendante de l’activité d’autres kinases en amont. Ces dernières, appartenant à des cascades de transduction du signal, peuvent donc influencer directement ou indirectement l’état de phosphorylation des protéines Tau bien qu’elles n’interagissent pas directement avec elles.


C : Les phosphatases :

L’état de phosphorylation des protéines Tau est dépendant de la balance Kinases/Phosphatases dont les activités sont hautement régulées en fonction de la physiologie cellulaire. Les protéines Sérine/Thréonine phosphatases sont donc absolument indispensables pour la régulation de l’activité et/ou de la localisation des protéines Tau. De plus, ces protéines phosphatases régulent la phosphorylation des protéines Tau non seulement en agissant directement sur la molécule mais également en déphosphorylant et donc en inactivant les protéines kinases susceptibles de phosphoryler les protéines Tau (Planel et al., 2001).


Dans le cerveau humain, il existe de nombreuses Sérine/Thréonine phosphatases (Pour revue, Price et Mumby., 1999). Ces protéines participent à de nombreuses cascades de transduction qui modulent l’activité neuronale. Les Sérines et Thréonines phosphatases sont des métalloenzymes catalysant la déphosphorylation de leur substrat en une seule étape. On distingue au niveau du tissu cérébral deux familles de protéines phosphatases. La première classe regroupe les Protéines Phosphatases (PP) 1 (PP1), 2A (PP2A), 2B (PP2B) et enfin celles plus récemment découvertes (PP4, PP5, PP6 et PP7). Toutes ces phosphatases présentent un domaine phosphatase commun et se distinguent de part leur spécificité de substrat et leur localisation intracellulaire. La seconde classe qui comprend la phosphatase 2C comprend des isoformes qui ont peu d’homologie de séquence avec la première famille. Dans cette description, nous nous intéresserons essentiellement aux protéines phosphatases impliquées dans la régulation de l’état de phosphorylation des protéines Tau i.e., PP1, PP2A et enfin PP2B (ou calcineurine).


La protéine Phosphatase 1 : PP1.


Bien que présente à travers l’ensemble du tissu cérébral, trois isoformes de PP1 sont exprimées à différents niveaux dans certaines régions du cerveau humain (Pour revue Price et Mumby., 1999). Au niveau du neurone, PP1 est retrouvée au niveau dendritique ce qui suggère des mécanismes de ciblage de cette protéine. Ainsi, la PP1 est présente dans les fractions membranaires et les jonctions synaptiques. Elle est également associée avec les neurofilaments et les microtubules. Comme la phosphorylation des neurofilaments entraîne leur dépolymérisation, la PP1 associée aux neurofilaments régule donc leur stabilité. De la même manière, cette phosphatase module la stabilité des microtubules en régulant l’état de phosphorylation des protéines Tau. En effet, les protéines Tau ciblent PP1 au niveau des microtubules (Liao et al., 1998). Cette phosphatase déphosphoryle alors les protéines Tau sur les Ser198/199/202/396 et 404 (Bennecib et al., 2000), ce qui renforce la stabilité des microtubules. Il est toutefois important de noter que cette déphosphorylation se fait indirectement à travers une régulation de kinases comme GSK3, Cdk5 et Cdc2, contrairement à PP2A qui elle déphosphoryle ces mêmes sites mais directement (Bennecib et al., 2000).
En plus de ses fonctions de régulation dans la stabilité des neurofilaments et des microtubules, PP1 est impliquée dans de nombreuses fonctions dans les neurones. Elle régule notamment l’activité de la CamKII très abondante dans le cerveau et impliquée dans l’expression de gènes, la synthèse de neurotransmetteurs et dans les réarrangements du cytosquelette neuronal. Enfin, la PP1 régule les cascades de transduction de signal dépendantes de la dopamine à travers la régulation de la protéine nommée DARPP-32 (Pour revue, Price et Mumby., 1999).


La Protéine Phosphatase 2A : PP2A.


La PP2A a également de nombreux rôles dans les neurones. Elle est notamment associée avec les neurofilaments et catalyse la déphosphorylation des isoformes NF-M et NF-L. Cette activité, couplée à celle de PP1 régule donc la polymérisation ainsi que la stabilité des neurofilaments neuronaux. De plus, comme la PP1, la PP2A régule également la polymérisation des microtubules via la déphosphorylation des protéines MAP2 et Tau. Concernant la déphosphorylation des protéines Tau par la PP2A, elle est différente de la PP1, autant au niveau des sites impliqués que pour la localisation de cette activité. En effet, PP2A déphosphoryle Tau directement sur les Ser 198/199/202/396/404 et 422 (Bennecib et al., 2000). De plus, cette déphosphorylation se fait sur les protéines Tau solubles puisque la PP2A fixe Tau sur leur domaine de liaison aux microtubules rendant ainsi la liaison des protéines Tau aux microtubules impossible (Sontag et al., 1999). Les protéines Tau alors déphosphorylées et cytosoliques lient et polymérisent les microtubules. Enfin, la PP2A régule également indirectement la phosphorylation des protéines Tau à travers la régulation de la CamKII. En effet, une inhibition de l’activité de cette phosphatase conduit à une suractivité de la CamKII et à une phosphorylation des protéines Tau aux Ser262 et 356 (Bennecib et al., 2001), sites très importants pour l’interaction de Tau avec les microtubules (Schneider et al., 1999). Enfin, cette inhibition de la CamKII par la PP2A est également impliquée dans la plasticité synaptique (Fukunaga et al., 2000).



La Protéine Phosphatase 2B : PP2B.


La PP2B ou Calcineurine est une enzyme dimérique composée d’une sous-unité catalytique (A) et d’une sous-unité régulatrice (B). La sous-unité catalytique est activée par sa liaison au complexe calcium/calmoduline. La déphosphorylation stimulée par le calcium de protéines cibles module alors de nombreuses activités neuronales (Pour revue, Price et Mumby., 1999). Concernant leur implication dans l’architecture du cytosquelette neuronal, la PP2B régulerait également la stabilité des microtubules en déphosphorylant les protéines Tau. Toutefois, le rôle de cette phosphatase sur Tau reste controversé. En effet, avec PP2A, la calcineurine est une des phosphatases majeures de Tau in vitro. Elle pourrait ainsi restaurer la capacité des Tau hyperphosphorylées à lier les microtubules (Billingsley et Kincaid., 1997). Cette enzyme permettrait ainsi la déphosphorylation des Ser 46, 199, 202, 235, 396 et 404 ainsi que des Thr 181 et 231 (Gong et al., 1994 ; Garver et al., 1999). Toutefois, d’autres études minimisent le rôle de cette phosphatase dans la régulation de la phosphorylation de Tau et au contraire mettent en avant les activités de PP1 et PP2A (Tanaka et al., 1998 ; Gong et al., 2000).


Le rôle de ces trois protéines phosphatases dans la régulation de l’état de phosphorylation des protéines Tau et donc indirectement dans la polymérisation des microtubules a été renforcé par l’inhibition spécifique de ces protéines dans des modèles cellulaires et animaux. En effet, ces trois phosphatases agissent de concert pour déphosphoryler certains sites sur les protéines Tau et sous différentes formes de celles-ci (i.e. les protéines Tau liées aux microtubules ou solubles dans le cytoplasme). Ainsi, des inhibiteurs aspécifiques de ces trois phosphatases comme l’acide okadaïque (AO) entraîne une phosphorylation dite « anormale » des protéines Tau ainsi que la dissociation des structures microtubulaires à l’intérieur du neurone menant celui-ci vers la mort neuronale par apoptose (Caillet et Delacourte., 1996 ; Mailliot et al., 1998 ; Mudher et Perry., 1998 ; Van Dam et al., 1998 ; Bussière et al., 1999 ; Ksiezack-Reding et al., 2000). Ces données indiquent qu’une inhibition des activités phosphatases dans un neurone induit la phosphorylation anormale des protéines Tau rencontrée dans la maladie d’Alzheimer et autres Tauopathies (Voir dans le chapitre de la phosphorylation anormale des protéines Tau). Elles permettent également d’affirmer qu’une modification de la balance kinases/phosphatases mène à une perturbation de la fonction des protéines Tau qui se voient anormalement phosphorylées. Ces protéines ne peuvent dès lors plus assurer leur fonction, menant ainsi le neurone probablement à la mort


.D : Les cofacteurs de phosphorylation.


Des études récentes mettent en évidence des cofacteurs augmentant ou réduisant la phosphorylation des protéines Tau. Ainsi, les niveaux intracellulaires de calcium, d’AMPc et de phospholipides vont moduler la phosphorylation des protéines Tau en activant des kinases comme la CamKII et la PKA (Baudier et al., 1987 ; Baudier et Cole., 1987 ; Fleming et Johnson., 1995). La PKA est également stimulée par l’a-synucléine ou la protéine 14-3-3z qui créent un pontage entre la protéine Tau et la kinase augmentant ainsi la phosphorylation dépendante de la PKA sur les Ser262 et 356 (Jensen et al., 1999 ; Hashiguchi et al., 2000). De la même façon des polyanions comme l’héparine, la tubuline, l’ARN et des poly(Glu) catalysent la phosphorylation des protéines Tau (Moreno et al., 1995 ; Hasegawa et al., 1997 ; Zheng-Fischhöfer et al., 1998). Ces cofacteurs induisent probablement un changement de la structure tridimensionnelle des protéines Tau, les rendant selon toute vraissemblance meilleurs substrats pour certaines kinases.
Il est également important de signaler que la phosphorylation des protéines Tau est modulée par l’état physiologique de la cellule. En effet, dans des conditions de stress cellulaire ou même lors de signaux mitotiques, la phosphorylation des protéines Tau est accrue de manière considérable (Pope et al., 1994 ; Preuss et al., 1998 ; Buée-Scherrer et al., 2002). Ces premières observations sur la phosphorylation mitotique de Tau ont été récemment renforcées par la découverte de protéines mitotiques, comme Pin1, associées avec les protéines Tau anormalement phosphorylées et agrégées dans les neurones en dégénérescence neurofibrillaire (Lu et al., 1999 ; Thorpe et al., 2001). Cette protéine, initialement identifiée pour son rôle dans le cycle cellulaire et notamment dans la régulation de la phase mitotique (Lu et al., 1996, Crenshaw et al., 1998 ; Winkler et al., 2000), rendrait aux protéines Tau anormalement phosphorylées leur capacité à lier les microtubules (Goedert et al., 1999 ; Lu et al., 1999). Toutefois, l’implication de cette protéine dans les maladies neurodégénératives reste encore a être confirmée. Ces constatations appuient l’hypothèse, pour ces maladies neurodégénératives, d’une réentrée aberrante des neurones dans un cycle cellulaire délétaire conduisant à une hyperphosphorylation des protéines Tau et finalement à la mort neuronale (Voir chapitre de la phosphorylation mitotique de Tau) (Vincent et al., 1996 ; Kondratick et Vandré., 1996 ; Vincent et al., 1997 ; Preuss et al., 1995, 1998 ; Vincent et al., 1998 ; Ding et al., 2000 ; Harris et al., 2000 ; Husseman et al., 2000 ; Tomashevski et al., 2001 ; Yang et al., 2001).


II.1.2.2c : La phosphorylation : un régulateur de la fonction des protéines Tau.


A : Généralités.


La phosphorylation est une modification post-traductionnelle des protéines qui entraîne un changement de leur activité moléculaire. Cette phosphorylation permet entre autres de moduler l’activité catalytique d’un enzyme ou de modifier la reconnaissance d’une protéine pour son substrat ou son ligand. Ainsi, dans des cascades de transduction de signal la phosphorylation de certaines protéines entraîne une modification de leur capacité à lier d’autres molécules en amont ou en aval de la cascade. Cette phosphorylation est un acteur indispensable pour amplifier le signal de transduction et obtenir une réponse cellulaire en fonction du stimulus extracellulaire considéré. D’autre part, les cellules utilisent également cette phosphorylation pour moduler l’assemblage et la dépolymérisation de l’architecture de leur cytosquelette en fonction de leur état physiologique ou de la phase du cycle cellulaire engagée. A titre d’exemple, la stabilité des structures microtubulaires est très variable au cours du cycle cellulaire. Ainsi, en interphase, les cellules adoptent une structure microtubulaire permettant de contrôler leur forme et leur physiologie. Une fois leur division entamée, ces cellules voient leur microtubules interphasiques se dépolymériser et laisser la place aux microtubules dits « mitotiques » qui vont permettre la ségrégation des chromosomes et la cytodiérèse. Ces phénomènes de modification de l’architecture cellulaire, dépendante de la phosphorylation, sont indispensables pour la viabilité des cellules. Dans un neurone, la phosphorylation des protéines Tau est également hautement régulée et entraîne une modification de leur fonction.


B : La phosphorylation des protéines Tau et l’interface microtubules/membrane plasmique.


Les protéines Tau interagissent avec la membrane plasmique à travers leur domaine Nt ou « domaine de projection » (Cf chapitre sur la structure des protéines Tau). Cette liaison implique en particulier les domaines SH3 des tyrosines kinases non recepteur de la famille Src (Brandt et al., 1995 ; Jenkins et Johnson., 1998 ; Lee et al., 1998). Cette interaction est regulée par l’état de phosphorylation des protéines Tau. Ainsi, la phosphorylation des Tau sur certains résidus (Ser199/202, Thr231 et Ser396/404), retrouvée dans la maladie d’Alzheimer et autres Tauopathies, empècherait la liaison des protéines Tau avec la membrane plasmique (Maas et al., 2000). Cette absence de liaison contribuerait à l’accumulation somato-dendritique des protéines Tau, la rupture du cytosquelette axonal et finalement à la mort neuronale comme observée dans les maladies neurodégénératives.


Ce domaine de projection peut également être phosphorylé sur des résidus tyrosine notamment en réponse à un traitement des cellules par le peptide amyloïde (Williamson et al., 2002). Cette cascade implique les protéines de la famille Src comme Fyn, qui peut elle-même activer la GSK3b (Lesort et al., 1999). Enfin, il semble que le domaine N-terminal de Tau agisse également comme un catalyseur de la propre phosphorylation de la protéine (Greenwood et al., 1994).


C : La phosphorylation des protéines Tau : un facteur d’assemblage des microtubules.


La liaison des protéines Tau aux microtubules implique le domaine C-terminal de la molécule. Cette interaction stabilise le réseau de microtubules neuronal permettant notamment le bon fonctionnement du transport axonal (Figure 13). Cette fonction est régulée par l’état de phosphorylation de la molécule sur certains sites particuliers. En effet, des expériences in vitro et in vivo ont pu démontrer que les protéines Tau phosphorylées étaient moins aptes à lier les microtubules et à les polymériser en comparaison d’isoformes non phosphorylés (Brandt et al., 1994 ; Utton et al., 1997 ; Xie et al., 1998). Toutefois, tous les sites de phosphorylation ne sont pas impliqués dans la régulation de la liaison aux microtubules. En fait, seuls certains sites régulent la liaison des protéines Tau aux microtubules en fonction de leur état de phosphorylation. Ils comprennent : la Thr205 et les Ser202, 214, 262, 324 et 356. La phosphorylation de ces sites seule ou en combinaison provoque une forte diminution des interactions Tau / Microtubules. Les kinases phosphorylant ces sites, i.e., la pKA, la Phosphorylase Kinase, la GSK3b et la MARK, ainsi que leur antagonistes, les phosphatases, régulent donc indirectement la stabilité des microtubules en modifiant la phosphorylation de Tau sur ces sites (Biernat et al., 1993 ; Scott et al. 1993; Drewes et al., 1995 ; Lovestone et al., 1996 ; Drewes et al., 1997 ; Paudel., 1997 ; Xie et al., 1998 ; Biernat et Mandelkow., 1999 ; Schneider et al., 1999 ; Gong et al., 2000 ; Jenkins et Johnson., 2000 ; Bennecib et al., 2001 ; Biernat et al., 2002).
Ce fragile équilibre dans la phosphorylation de ces sites est crucial pour la cellule. En effet, le dynamisme des microtubules est indispensable pour la viabilité des neurones non seulement durant la neurogénèse mais également pour le transport axonal (Figure 13).


C-1 : Transport axonal et phosphorylation des protéines Tau.


Un dynamisme de la structure microtubulaire au sein de l’axone est indispensable à la survie de la cellule neuronale. En effet, le réseau microtubulaire joue un rôle important pour le maintien de la morphologie cellulaire, dans le trafic intracellulaire, dans l’établissement de la polarité cellulaire, la croissance neuritique et la différenciation (Cf prochain chapitre). Concernant le trafic intracellulaire, les microtubules servent de « Rails » pour le transport de mitochondries (Morris et Hollenbeck., 1995), les lysosomes, les peroxisomes et autres organelles. De plus, les microtubules sont importants dans l’établissement et la fonctionnalité du réticulum endoplasmique (Ebneth et al., 1998).
Le transport dépendant des microtubules est assuré par des protéines motrices telles que la kinésine et la dynéine. Ainsi, la kinésine est responsable du transport axonal antérograde et la dynéine du rétrograde (Figure 13). Les rails formés par les microtubules doivent être très dynamiques et labiles afin de pouvoir assurer le transport d’organelles. Ainsi, la surexpression de protéines Tau dans des cellules en culture inhibe le transport dépendant de la kinésine de mitochondries, de vésicules et du réticulum endoplasmique (Ebneth et al., 1998). Les auteurs suggèrent que la surexpression des protéines Tau dans ces cellules entraîne une rigidification des microtubules provoquant un transport intracellulaire perturbé. De même, la phosphorylation et la déphosphorylation des protéines Tau est impliquée dans le dynamisme des microtubules et permettrait de régir le transport de macromolécules au sein de l’axone (Mercken et al., 1995 ; Black et al., 1996 ; Mandell et Banker., 1996).


C-2 : Différenciation et phosphorylation des protéines Tau.


La formation et la croissance des neurites d’une cellule neuronale ainsi que la différenciation avec l’apparition des axones est dépendante de la polymérisation des microtubules et le transport axonal (Vega et Solomon., 1997). Certaines études ont ainsi pu démontrer que les protéines Tau ont un rôle fondamental dans l’établissement de la polarité des cellules neuronales (Black et al., 1996 ; Kempf et al., 1996 ; Dawson et al., 2001). Il semblerait en outre que le développement des prolongements de type axonal nécessite la phosphorylation des résidus Ser262/356 au sein du domaine de liaison aux microtubules et soit au contraire inhibé par une phosphorylation des Tau dans leur domaine riche en proline (Biernat et Mandelkow., 1999 ; Biernat et al., 2002). Au sein même de l’axone naissant, il y a un gradient de phosphorylation des protéines Tau croissant du niveau proximal vers le distal (Figure13). Ce gradient permet un dynamisme microtubulaire plus intense au niveau des cônes de croissance et au contraire d’avoir une stabilité microtubulaire renforcée au niveau de la région proximale de l’axone en croissance (Black et al., 1996 ; Mandell et Banker., 1996). Ces travaux suggèrent que les protéines Tau jouent un rôle fondamental dans la croissance et la stabilité axonale. Il semble donc que le rôle des protéines Tau lors de la formation des axones, au cours du développement embryonnaire, soit étroitement régulé par leur état de phosphorylation.


Toutefois, l’inactivation de Tau ne semble pas affecter la dynamique des MTs dans les axones en croissance de certains types de cellules neuronales comme les neurones sympathiques (Tint et al., 1998). Les auteurs suggèrent que dans ce type cellulaire, d’autres MAPs pourraient compenser l’absence de la protéine Tau. Ainsi, il semble que MAP1B et Tau puissent avoir les mêmes fonctions pour la croissance axonale (Rocha et Avila., 1995 ; Black et al., 1996) puisque la suppression de ces deux protéines entraîne la perte totale de la croissance axonale alors que seule l’une d’entre elle n’a pas ou peu d’effet (DiTella et al., 1996).


C-3 : Phosphorylation des protéines Tau et développement cérébral.


Le développement embryonnaire du système nerveux central est un processus dynamique important au cours duquel s’installe une polarité neuronale indispensable au fonctionnement à aux communications intraneuronales qui seront à l’origine de notre comportement. La phosphorylation des protéines Tau durant ce processus est essentielle pour réguler la stabilité des microtubules et donc pour établir la polarité axonale comme décrite précédemment. Ainsi, la maturation des neurones durant le développement embryonnaire est étroitrement lié à l’état de phosphorylation des protéines Tau. Il est toutefois important de noter que cet état de phosphorylation des protéines Tau est sujet à une régulation temporelle au cours de l’embryogénèse.

En effet, les protéines Tau fœtales sont très phosphorylées notamment sur des sites importants pour leur liaison aux microtubules comme la sérine 262 (Brion et al., 1993 ; Kenessey et Yen., 1993 ; Seubert et al., 1995 ; Liu et Yen., 1996). Au cours de la maturation cérébrale, les phosphatases sont induites et entraînent une déphosphorylation des protéines Tau (Mawal-Dewan., 1994 ; Dudek et Johnson., 1995 ; Rosner et al., 1995). A titre d’exemple, dans les premiers stades de développement embryonnaire, les protéines Tau sont dans un état de phosphorylation proche de celui des maladies neurodégénératives (Brion et al., 1993 ; Kennessey et Yen., 1993 ; Burack et Halpain., 1996 ; pour revue Jordan-Sciutto et Browser., 1998). Lors de l’embryogénèse et du développement fœtal qui lui fait suite, la phosphorylation importante des protéines Tau a ainsi donné naissance à la notion de « phospho-épitopes mitotiques ». Certains sites de phosphorylation sont spécifiques du tissu fœtal et ne sont pas retrouvés dans le tissu cérébral adulte (Jicha et al., 1997). Cet état de phosphorylation avancé des protéines Tau couplé à la présence unique de l’isoforme fœtale (3R) assurerait un dynamisme crucial des microtubules pendant le développement embryonnaire des neurones.

En effet, au cours du développement cérébral embryonnaire, l’établissement des structures cervicales nécessite de nombreuses divisions cellulaires des cellules progénitrices (figure 14). Lors de ces divisions, un remaniement complet des structures microtubulaires assure la ségrégation des chromosomes et la cytodiérèse. La mitose s’accompagne ainsi d’un remaniement important des microtubules, processus nécessitant la perte d’interaction de ces structures et les protéines qui leur sont associées (Belmont et al., 1990 ; Verde et al., 1992 ; Ookata et al., 1995). Dans des modèles cellulaires, les cellules neuronales en division montrent une phosphorylation des protéines Tau fortement augmentée (de l’ordre de 40 fois) et notamment en mitose (Pope et al., 1994 ; Preuss et al., 1995, Preuss et Mandelkow., 1998). Cette phosphorylation mitotique des protéines Tau les détacherait des microtubules rendant ces derniers plus dynamiques. La phosphorylation importante des protéines Tau est donc un élément clé pour la régulation de la division cellulaire des cellules neuronales progénitrices durant les premiers stades de l’embryogénèse. Cet état de phosphorylation mitotique des protéines Tau serait sous la direction de certaines kinases et phosphatases dont les activités sont hautement régulées en fonction des phases du cycle cellulaire.


Des kinases de la famille des Cdks (i.e, Cdc2 ou Cdk1 et Cdk2 ), protéines impliquées dans le cycle cellulaire (Figure 14), sont des acteurs indispensables pour assurer la division neuronale en phosphorylant les protéines Tau et donc en favorisant la dépolymérisation des microtubules (Baumann et al., 1993 ; Illenberger et al., 1998 ; Vincent et al., 1998 ; Kastner et al., 2000). Ces kinases, associées spécifiquement à leur cycline respective, interviennent à des moments très précis du cycle cellulaire et phosphorylent spécifiquement leurs cibles assurant ainsi un « timing » des différentes phases du cycle. Leur activité, étroitement liée aux différentes phases du cycle cellulaire, entraîne une phosphorylation des protéines Tau différentielle au cours de la division cellulaire rendant ainsi les microtubules plus ou moins dynamiques (Figure 14). De la même manière, les phosphatases comme PP1 et PP2A auraient un rôle différent mais crucial pour contrôler la stabilité des microtubules pendant la mitose (Tournebize et al., 1997). L’activité différentielle de ces protéines phosphatases pendant le cycle cellulaire modifierait, tout comme celle des Cdks, l’état de phosphorylation des protéines Tau. Il est également important de noter que certaines phosphatases comme la PP2A modifieraient indirectement la phosphorylation des protéines Tau durant le cycle cellulaire. En effet, cette protéine est également capable de réguler l’activité des Cdk comme la Cdc2 une protéine impliquée dans la régulation de la phase mitotique et dans la phosphorylation de Tau (Karaïskou et al., 1999).

Lors de la différenciation neuronale, une inhibition de Cdks, ainsi que de leurs partenaires les cyclines, et une déphosphorylation des protéines Tau s’opèrent assurant ainsi la croissance axonale et la maturation neuronale (Dobashi et al., 1995 ; Yan et Ziff., 1995 ; Li et al., 1997 ; Park et al., 1998 ; Dobashi et al., 2000 ; Tikoo et al., 2000). Cette inhibition spécifique est due notamment à des protéines inhibitrices nommées CDKIs pour « Cyclin Dependent Kinase Inhibitors ». Elles incluent les protéines de la famille Ink4, p21Cip1 ou p21Waf1 et p27Kip1 (Park et al., 1997 ; Yan et Ziff., 1997 ; Zindy et al., 1997 ; Erhardt et Pittman., 1998 ; Watanabe et al., 1998 ; Perez Juste et al., 1999 ; Watanabe et al., 1999 ; Zindy et al., 1999 ; Dotto., 2000).

Une autre kinase de la famille des Cdks, nommée Cdk5 est également impliquée dans la maturation, la différenciation neuronale et la phosphorylation des protéines Tau. Cette kinase, dont l’activité est « neurone spécifique », ne semble pas réguler le cycle cellulaire mais est indispensable à la survie, la différenciation et à la maturation neuronale (Oshima et al., 1996 ; Xiong et al., 1997). Cette kinase présente des caractéristiques différentes des autres membres de la famille des Cdks, autant dans sa spécificité de substrat que dans son implication neuronale :

> En effet, même si Cdk5 ne participe pas à la régulation du cycle cellulaire, sa présence est absolument indispensable à la survie des neurones (Tanaka et al., 2001). Elle ne s’associe pas aux cyclines comme les autres membres de sa famille, mais à d’autres protéines activatrices, neuronales spécifiques, nommées p25, p35, p39 et Munc-18 (Tomizawa et al., 1996 ; Poon et al., 1997 ; Patrick et al., 1998 ; Han et Morgan., 1999). Ces cofacteurs, qui ne présentent pas d’homologie de séquence avec les cyclines adoptent pourtant une conformation similaire à ces dernières lors de leur liaison avec Cdk5 (Tang et al., 1997). Cette association permet à Cdk5 d’avoir une spécificité de substrat bien particulière et de ne pas être inhibée par les CDKIs (Lee et al., 1996). Il est important de noter que p25 est la forme clivée de p35 et serait responsable d’une dérégulation de l’activité catalytique de Cdk5, présente notamment dans la maladie d’Alzheimer (Cf chapitre de la MA).


> Durant les divisions successives de la neurogénèse, il ne semble pas y avoir d’activité Cdk5, bien qu’elle soit associée à p35. Lors de l’arrêt de la phase proliférative, le complexe Cdk5/p35 s’active et entraîne le bon positionnement des neurones dans les couches corticales ainsi que la maturation neuronale (Figure 15). Ainsi, des modèles murins ont pu démontrer que l’absence de Cdk5 chez la souris conduit à une corticogénèse anormale, une pathologie neuronale et finalement à la mort périnatale de l’animal (Ohshima et al., 1996). Cdk5 serait cruciale pour la migration et l’adhésion neuronale ainsi que pour le dynamisme du cytosquelette neuronal lors de ces processus (Oshima et al., 1999 ; Homayouni et Curran., 2000 ; Walsh et Goffinet., 2000). Lors de la corticogénèse, les neurones post-mitotiques expriment Cdk5/p35, qui inhibe l’adhésion médiée par la N-cadhérine, ce qui entraîne le détachement des neurones (figure 15) (Kwon et al., 2000). S’ensuit la migration des neurones, dépendante de Cdk5, à travers les couches corticales pré-établies (Wenzel et al., 2001). Une fois arrivés sur la couche supérieure, les neurones sont en contact avec la réeline sécrétée par les cellules de Cajal-retzius qui inhibe la migration des neurones en inhibant Cdk5/p35. Cette inhibition permet le rétablissement de l’adhésion neuronale dépendante de la N-Cadhérine, ce qui achève la migration des neurones et initie l’adhésion homotypique entre les neurones arrivants et les neurones déjà installés sur les couches corticales (Homayouni et Curran., 2000 ; Ohshima et al., 2001).

> En plus de cette fonction pour la migration neuronale, Cdk5 est également impliquée dans la différenciation en controlant l’axonogénèse et la croissance neuritique (Lazaro et al., 1996 ; Nikolic et al., 1996 ; Connell-Crowley et al., 2000 ; Li et al ., 2000).

> D’autres études ont pu démontrer que Cdk5 participe également au métabolisme des neurofilaments et module la signalisation dopaminergique dans les neurones (Veeranna et al., 1995 ; Bibb et al., 1999 ; Grant et al., 2001). Cette kinase participe enfin à la mort cellulaire par apoptose en réarrangeant le cytosquelette neuronal (Ahuja et al., 1997).


La phosphorylation des protéines Tau est donc impliquée dans de nombreux processus neuronaux à tous les stades de notre dévelopement pré et post natal. Il est intéressant de noter que cette phosphorylation des protéines Tau est corrélée aux différentes phases du cycle cellulaire, voire au cours de la différenciation, et donc directement ou indirectement aux protéines kinases de la famille des Cdks. Toutefois, dans la maladie d’Alzheimer et autres Tauopathies, les protéines Tau sont agrégées en fibrilles. Sous cette forme, elles présentent un état de phosphorylation très important avec l’apparition de nouveaux sites de phosphorylation qui ne sont jamais rencontrés dans une cellule saine, qu’elle soit embryonnaire, en développement ou adulte. Il semble donc que certains paramètres pathologiques vont influencer la phosphorylation de ces protéines Tau et/ou participer à leur fibrillogénèse.

 

 


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