III. 1 : Généralités.
Létude des maladies neurodégénératives
au point de vue neuroanatomique ne peut en aucun cas permettre lidentification
des modifications pathologiques impliquées dans ces processus neurodégénératifs.
De plus, comme ces maladies touchent exclusivement lhomme, il est
évident quaucune investigation ne peut être menée
sur le patient directement. Létablissement de modèles
cellulaires et animaux est donc dune importance primordiale pour
pouvoir disséquer les mécanismes cellulaires impliqués
dans la maladie dAlzheimer et autres Tauopathies. Dans ce chapitre,
nous développerons donc les modèles réalisés
pour létude de ces pathologies et analyserons les différentes
avancées dans la compréhension des processus neuropathologiques
menant à lagrégation des protéines Tau.
La modélisation in vivo des maladies neurodégénératives,
et en particulier de la maladie dAlzheimer nest pas facile.
En effet, un « bon » modèle de cette pathologie doit
mimer à la fois laccumulation des plaques amyloïdes
dépendante de lâge, lapparition progressive de
la DNF, ainsi que la mort neuronale et finalement les troubles comportementaux
et la perte de la mémoire
Il faut par ailleurs prendre en
compte la distance sur léchelle évolutive entre le
modèle utilisé et le cerveau humain. De ce point de vue,
les primates constitueraient le modèle détude idéal
si ce nest que ces animaux présentent le gros désavantage
dêtre très encombrants dans un laboratoire. En outre,
leur durée de vie (entre 20 et 30 ans) reste un obstacle majeur
pour ces études. De ce fait, la majorité des études
réalisées sur des animaux utilisent des modèles murins
ou des organismes bien particuliers comme la drosophile ou la lamproie.
III.2 : modèles animaux de lamyloïdogénèse.
Plusieurs souris transgéniques surexprimant lAPP sauvage
ou mutée ont été générées depuis
ces dernières années afin de pouvoir observer si un changement
du métabolisme de cette protéine ou la formation de dépôts
amyloïdes engendraient une mort neuronale analogue à celle
rencontrée dans la maladie dAlzheimer. Sur lensemble
des modèles murins engendrés, aucun dentre eux ne
permet à lheure actuelle daffirmer que la formation
de dépôts amyloïdes ou un changement du métabolisme
de lAPP conduit à un phénotype neuropathologique analogue
à celui de la maladie dAlzheimer. En effet, même si
les souris transgéniques surexprimant la protéine APP mutée
présentent une augmentation de la formation de peptides ou de dépôts
amyloïdes, aucune ne montre la présence de DNF. En fait, ces
souris présentent certains déficits, comme des troubles
du comportement et de lapprentissage (Kumar-Singh et al., 2000 ;
Moechars et al., 1999) ou encore une perturbation de la plasticité
synaptique (Chen et al., 1998 ; Chapman et al., 1999 ; Fitzjonh et al.,
2001) et enfin une vulnérabilité accrue à un choc
ischémique (Koistinaho et al., 2002). De plus, même si ces
souris et dautres modèles cellulaires ont pu être utiles
à la compréhension du rôle potentialisateur des présénilines
(et notamment de certaines des mutations) et de lApolipoprotéine
E4 sur le métabolisme de lAPP (Holcomb et al., 1998 ; Bales
et al., 1999 ; Mc Gowan et al., 1999 ; Wiltfang et al., 2001), aucun des
modèles cellulaires et animaux de lamyloïdogénèse
ne développent de dégénérescence neurofibrillaire.
Ces résultats vont de concert avec de récentes études
montrant que la protéine Tau est essentielle pour la neurotoxicité
induite par lAbeta (Rapoport et al., 2002). La seule surexpression
du peptide amyloïde dans ces différentes souris transgéniques
ne peut donc entraîner seule la DNF et la perte neuronale même
si une augmentation de la phosphorylation des protéines Tau a été
rapportée dans quelques cas (Tomidokoro et al., 2001).
III.3 : Modèles animaux de Tauopathies.
III.3.1 : Les modèles murins déficients pour la protéine
Tau.
Une première lignée de souris transgénique invalidée
pour le gène tau a été réalisée en
1994. Le phénotype de ces souris semblait inchangé en comparaison
aux souris contrôle (Harada et al., 1994). Dans les axones de grand
calibre, aucune différence de la croissance axonale des cellules
embryonnaires en culture na été mise en évidence
entre les souris KO et contrôle. Lanalyse immunohistochimique
révéla également que le déficit en protéines
Tau pouvait être compensé par la MAP1A. Toutefois, dans les
axones de petit calibre, la stabilité des microtubules était
diminuée et lorganisation du réseau microtubulaire
perturbée. Ces résultats suggéraient que la fonction
dans la maturation neuronale de Tau et de MAP1A puissent être interchangeables
en fonction du type daxone considéré.
Ces premiers résultats ont été nuancés récemment
par deux autres études (Tint et al., 1998 ; Dawson et al., 2001).
La première montre que linvalidation de la fonction de Tau
par linjection dAnticorps anti-Tau dans les neurones sympathiques
na aucun effet sur le dynamisme microtubulaire des axones en croissance.
La seconde montre au contraire, par une autre approche, que la protéine
Tau est absolument nécessaire pour laxonogénèse
des neurones hippocampiques. Les auteurs suggèrent que même
si dautres MAPs peuvent compenser labsence de la protéine
Tau, elles ne peuvent pas restaurer complètement sa fonction normale
dans laxonogénèse et lextension dendritique.
Ces résultats peuvent expliquer les différences obtenues
entre les premières souris K.O Tau et les souris sauvages, lors
de lanalyse plus avancée des signes neurologiques et comportementaux.
En effet, les souris déficientes pour Tau présentent certaines
anomalies comme une tendance à la chute plus importante, une faiblesse
musculaire, une hyperactivité et des anomalies dans le conditionnement
à la peur en comparaison aux souris sauvages (Ikegami et al., 2000).
Ces phénotypes étant observés chez certains cas DFTP-17,
les auteurs émettent lhypothèse que la perte de protéines
Tau peut entraîner des caractéristiques neurologiques analogues
à celles de DFTP-17 où une perte de fonction de la protéine
Tau est observée.
III.3.2 : Modèles animaux surexprimant des protéines Tau
sauvages.
III.3.2.1 : Les souris transgéniques surexprimant la protéine
Tau 4R.
Une première lignée de souris transgéniques surexprimant
la plus longue isoforme Tau humaine (2+3+10+) sous le contrôle du
promoteur Thy-1 a été générée en 1995.
Dans cette première lignée, le niveau dexpression
du transgène ne représente que 10% de celui de la Tau murine
endogène. Les auteurs montrent un marquage somatodendritique et
axonal pour les protéines Tau hyperphosphorylées. Aucune
cellule en dégénérescence na pour autant été
détecté chez ces souris. De même, la formation de
filaments de protéines Tau na pu être observée.
Comme un marquage somatodendritique de Tau hyperphosphorylées est
une caractéristique des changements précoces de la maladie
dAlzheimer, les auteurs suggèrent que ces souris transgéniques
montrent des phénotypes « pré-Tangle » similaires
à ceux qui précèdent le processus neurodégénératif
complet (Götz et al., 1995).
Cette première étude a été suivie de deux
autres lignées de souris transgéniques surexprimant cette
fois, sous un promoteur plus fort (Thy1.2) la protéine Tau 4R (Spittaels
et al., 1999 ; Probst et al., 2000).
Dans la première lignée, où la surexpression de
Tau est principalement neuronale (Tableau 4), les animaux montrent une
axonopathie dans le cerveau et la moëlle épinière.
Cette dégénérescence est accompagnée de dilations
au niveau axonal avec une accumulation de neurofilaments, de microtubules,
de mitochondries, du réticulum endoplasmique et de vésicules.
Cette accumulation suggère une perte du transport axonal comme
décrit auparavant (Ebneth et al., 1998). Les analyses biochimiques
et immunocytochimiques ont révélé la présence
de protéines Tau hyperphosphorylées au niveau somato-dendritique.
Néanmoins, aucune perte neuronale nest observée. Ces
souris montrent entre autres des dysfonctionnements des capacités
sensori-motrices. En effet, comparées au souris contrôle,
ces animaux présentent une endurance diminuée, une instabilité
posturale, une perte de la coordination motrice et de la maintenance de
léquilibre, ainsi quune faiblesse musculaire (Spittaels
et al., 1999). Ce modèle transgénique, surexprimant la Tau
4R, récapitule donc des caractéristiques de la maladie dAlzheimer
et autres Tauopathies.
Dans la seconde lignée, où la surexpression de Tau 4R est
observée dans le cerveau et la moëlle épinière,
les auteurs observent une axonopathie et une atrophie musculaire (Probst
et al., 2000). Une accumulation de protéines Tau hyperphosphorylées
au niveau somato-dendritique est également observée. La
présence de ces protéines hyperphosphorylées et laxonopathie
sont corrélées avec leur niveau dexpression. Ainsi,
laxonopathie est plus importante dans la moëlle épinière
que dans le cerveau. Toutefois, aucune DNF nest observée.
Les auteurs suggèrent alors que la surexpression des protéines
Tau 4R entraîne une axonopathie centrale et périphérique
qui mène à une dysfonction des cellules nerveuses et une
atrophie musculaire.
Ces trois études démontrent que lexpression et plus
encore la surexpression des protéines Tau 4R dans le système
nerveux central ou périphérique suffit à induire
une dégénérescence axonale, et ce, indépendemment
de la formation de dégénérescence neurofibrillaire.
Cette constatation est à replacer dans le contexte des DFTP-17
et notamment celles où les mutations provoquent une surexpression
des isoformes Tau 4R et leur agrégation. En fait, contrairement
à lhomme, le cerveau adulte de souris ne contient que des
isoformes 4R. Cela pourrait expliquer pourquoi il ny a pas de filaments
formés chez ces souris transgéniques.
III.3.2.2 : Les souris transgéniques surexprimant la protéine
Tau 3R.
Des souris transgéniques ont également été
générées avec lisoforme ftale de Tau.
La première, sous le contrôle du promoteur de la HMG-CoA
réductase montrait une expression du transgène de lordre
de 14% en comparaison à la Tau endogène (Brion et al., 1999).
Chez ces animaux, la Tau humaine est synthétisée dans les
cellules nerveuses lors de lembryogénèse et la vie
adulte. Ces souris présentent une localisation somato-dendritique
de protéines Tau hyperphosphorylées. De plus, les protéines
Tau sont également hyperphosphorylées au niveau astrocytaire.
Toutefois, aucune DNF nest observée chez ces animaux agés
de 19 mois. Ces travaux démontrent que lexpression transgénique
de lisoforme ftale des protéines Tau suffit à
en modifier la localisation cellulaire et la phosphorylation mais ne provoque
pas la DNF.
Dans le même temps, une autre lignée surexprimant (5, 10
et 15 fois) cette isoforme ftale humaine (sous le contrôle
du promoteur PrP) a été analysée (Ishihara et al.,
1999). Les animaux présentent une affection neurodégénérative
dépendante de lâge similaire à celle observée
dans certains cas DFTP-17. Les auteurs observent également la présence
de protéines Tau hyperphosphorylées insolubles et dinclusions
neuronales dans les neurones du cortex, du tronc cérébral
et surtout dans la moëlle épinière. Ces inclusions
sont associées à une dégénérescence
axonale, une diminution de la quantité de microtubules et une réduction
du transport axonal dans les ganglions ventraux. Ces souris présentent
également un affaiblissement musculaire et une gliose dans la moëlle
épinière. Ce modèle reproduit donc certains signes
neuropathologiques des Tauopathies. Les inclusions de Tau sont par ailleurs
positives pour les neurofilaments. La même équipe a donc
croisé cette lignée de souris pour lisoforme ftale
avec des souris transgéniques déficientes pour les neurofilaments
(NFL ou NFH). Dans les souris bigéniques générées,
lapparition dinclusions de Tau est largement inhibée
suggérant ainsi un rôle des neurofilaments comme chaperones
pathologiques pour lagrégation des protéines Tau (Ishihara
et al., 2001).
III.3.2.3 : Les souris transgéniques exprimant les 6 isoformes
Tau.
Une autre lignée de souris transgéniques exprimant les 6
isoformes de protéine Tau a été générée
par transgénèse de lADN génomique humain (Duff
et al., 2000). La répartition des isoformes de protéines
Tau humaines dans ce modèle est similaire à celle retrouvée
dans le cerveau humain à lexception des Tau 3R qui sont plus
abondantes. Lanalyse de ces souris montre également une localisation
somatodendritique des Tau humaines, un changement de leur conformation
et une augmentation de leur phosphorylation.
En résumé, lensemble des souris transgéniques
avec surexpression de protéines Tau sauvages (3R ou 4R ou des six
isoformes), dans un contexte murin (donc avec la protéine Tau endogène)
na jamais permis lobservation de structures semblables aux
PHFs (ou autres filaments) rencontrés dans la maladie dAlzheimer
malgré la présence de Tau insolubles dans un cas (Ishihara
et al., 1999). Par contre, les phénotypes neuropathologiques sont
plus graves chez les souris où les protéines Tau humaines
sont surexprimées (en comparaison des lignées où
lexpression du transgène est plus faible). Ces absences dagrégats
intraneuronaux peuvent être dues au modèle utilisé.
En effet, il est possible que labsence de certains facteurs humains,
et absents chez la souris soient impliqués dans la fibrillogénèse
de Tau. Aussi, dautres modèles ont été utilisés
pour étudier limpact de la surexpression de ces protéines.
III.3.2.4 : Autres modèles animaux de surexpression de protéines
Tau sauvages.
La lamproie
Dautres organismes comme la lamproie (Petromyzon marinus) ont été
utilisés pour étudier la fonction des protéines Tau.
La lamproie est un poisson de locéan Atlantique nord dont
le système nerveux central est caractérisé par six
neurones géants nommés ABCs pour « Anterior bulbar
cells ». Ces ABCs ressemblent fortement aux neurones des vertébrés.
La première expérience sur cet organisme a consisté
à microinjecter des vecteurs codants pour la protéine Tau
sauvage ou des formes tronquées en N et C-terminal (Hall et al.,
1997). Des filaments de 10 à 15 nm ont ainsi été
observés dans le soma des ABCs pour la protéine Tau entière
et jamais pour les formes tronquées. Cette formation de filaments
est accompagnée dune augmentation de la phosphorylation de
Tau. Finalement, lapparition des filaments est corrélée
avec une dégénérescence dendritique associée
avec une désorganisation du cytosquelette, une agrégation
dorganelles membranaires, une perte des microtubules dendritiques
et des synapses (Hall et al., 2000). Les auteurs suggèrent que
la formation des filaments de Tau puisse être responsable des aspects
cytopathologiques de la DNF probablement via une perte du transport intracellulaire
dépendant des microtubules.
La drosophile
Un troisième organisme a été utilisé pour
étudier la fonction neurotoxique de Tau : la drosophile ou Drosophila
melanogaster. Lexpression de Tau chez cet organisme entraîne
la mort neuronale sans pour autant former des inclusions (Wittman et al.,
2001). De même, lexpression de la protéine Tau mutante
R406W provoque une toxicité plus importante sans pour autant sagréger.
Ces résultats suggèrent que chez la drosophile, la surexpression
de Tau sauvage ou mutante provoque la mort neuronale sans former dagrégats
intraneuronaux. Cette étude montre également que les mutations
de Tau (ici la R406W) procure une fonction toxique à la protéine.
III.3.3 : Modèles de souris transgéniques des DFTP-17.
Lidentification de mutations au niveau du gène de la protéine
Tau a permis délaborer certains modèles murins surexprimant
des Tau mutées. A lheure actuelle, les souris générées
portent les transgènes codants pour les protéines Tau mutantes
R406W, V337M, G272V, P301S et P301L, seules ou en combinaison.
III.3.3.1 : La souris R406W.
La mutation R406W cause une Tauopathie qui ressemble cliniquement à
la maladie dAlzheimer. Lexpression modérée de
cette protéine mutante sous le contrôle du promoteur de la
CamKII entraîne la formation de filaments droits de protéines
Tau hyperphosphorylées à 18 mois (Tatebayashi et al., 2002).
Comme dans les cas DFTP-17, les agrégats intraneuronaux de protéines
Tau sont composés de la protéine mutante et de la protéine
endogène sauvage. Cette fibrillogénèse est accompagnée
par une rupture du réseau microtubulaire et la DNF. Au niveau comportemental,
les souris Tg montrent des pertes de mémoire et de faibles perturbations
motrices. Selon les auteurs, les caractéristiques comportementales
chez ces souris modifiées sont en fait dues à la forte présence
dinclusions de protéines Tau dans lhippocampe, lamygdale
et le néocortex, des aires impliquées dans la formation
de la mémoire.
III.3.3.2 : La souris V337M.
Le même groupe a généré une souris transgénique
exprimant la protéine Tau humaine mutante V337M sous le contrôle
du promoteur PDGF (Tanemura et al., 2001, 2002). Ces souris présentent
la formation de filaments de protéines Tau hyperphosphorylées
avec des structures beta. Les agrégats formés sont prédominants
dans les formations hippocampiques. De manière concomitante avec
laccumulation des protéines Tau, les neurones montrent certaines
caractéristiques des cellules nerveuses en DNF, i.e., une perte
des microtubules, laccumulation de ribosomes, et des anomalies des
membranes nucléaire, golgienne et plasmique. Les conséquences
de ces anomalies sont une réduction de lactivité neuronale
hippocampique et des troubles du comportement (Tanemura et al., 2002).
III.3.3.3 : Le modèle G272V.
Une lignée de souris transgénique surexprimant la protéine
Tau mutante G272V sous le contrôle du promoteur de la protéine
du prion Prp a été développée (Götz et
al., 2001). Lexpression du transgène est forte dans les cellules
neuronales et oligodendrocytes. Dans ces derniers, les auteurs ont observé
lapparition dagrégats de protéines Tau hyperphosphorylées.
Les filaments formés sont droits ou tortueux avec une taille de
17-20nm et une périodicité de 75nm.
III.3.3.4 : la souris P301S.
La protéine Tau humaine mutante P301S sous le contrôle du
promoteur Thy1.2 a été exprimée chez la souris (Allen
et al., 2002). 5 à 6 mois après la naissance, les animaux
homozygotes développent de nombreux symptômes moteurs. A
ce stade, ils montrent une perte de 49% de neurones de la moëlle
épinière. En microscopie électronique, les cellules
nerveuses en dégénérescence montrent la présence
de nombreux filaments de protéines Tau hyperphosphorylées.
La majorité dentre eux ont lapparence de rubans tortueux
comme ceux décrits dans la PSP. Une minorité de paires de
filaments appariées ressemblant à ceux de la maladie dAlzheimer
a également été observée. Lanalyse biochimique
par immunoempreinte révèle que les protéines Tau
agrégées sont hyperphosphorylées. Les protéines
Tau solubles présentent également de nombreux sites phosphorylés,
à lexception de la sérine 214, comme le montre labsence
de marquage avec les anticorps monoclonaux AT100 et CP3. Finalement, certaines
kinases pouvant phosphoryler Tau (les SAPK et les MAPK) sont colocalisées
avec les filaments de Tau dans les cellules en DNF.
III.3.3.5 : les modèles P301L.
Deux lignées de souris transgéniques surexprimant la protéine
Tau humaine portant la mutation P301L ont été également
générées. La première exprime lisoforme
Tau 4R sans les inserts N-terminaux (2-3-10+), sous le contrôle
du promotteur PrP. Le niveau dexpression du transgène est
alors le même que celui de la Tau murine endogène. 10 mois
après la naissance, les animaux montrent des modifications comportementales
et motrices (Lewis et al., 2000). Ainsi, ils présentent une réduction
importante de poids et une docilité plus importante. Au niveau
neuropathologique, une gliose est présente dans la moëlle
épinière et 48 % des neurones moteurs dégénèrent.
Les neurones en DNF présentent des filaments de protéines
Tau hyperphosphorylées analogues à ceux retrouvés
dans la MPi et la CBD. Par ailleurs, lanalyse plus poussée
de ces souris a montré que létat de phosphorylation
des protéines Tau mutantes est directement corrélé
avec lapparition des filaments et augmente avec lâge
de lanimal (Sahara et al., 2002).
Dans le second modèle, la mutation P301L est exprimée sur
lisoforme la plus longue de Tau (2+3+10+) sous le contrôle
du promoteur Thy1-2. Lexpression du transgène est alors forte
dans les neurones corticaux et hippocampiques (Götz et al., 2001).
Elle saccompagne dune translocation de Tau hyperphosphorylées
du comportement axonal vers le somatodendritique, dune astrocytose
et dune apoptose neuronale. La formation de filaments droits ou
tortueux de 15 nm de Tau hyperphosphorylées (AT100, AT8, AT180
et TG3) a été notée dans les neurones en DNF. Il
est important de noter que les différences de phénotype
observées entre ces deux lignées sont sans doute dues aux
isoformes de Tau utilisées et aux promoteurs différents.
Enfin, une dernière lignée de souris transgénique
a été générée et exprime une protéine
Tau mutée en G272V, P301L et R406W sous le promoteur Thy1 (Lim
et al., 2001). Le transgène est alors exprimé fortement
dans les neurones corticaux et hippocampiques et entraîne la formation
de filaments de Tau hyperphosphorylées qui saccompagne dune
dysfonction lysosomiale. Les auteurs suggèrent que les modifications
de Tau apportées par ces mutations peuvent provoquer des anomalies
lysosomiales similaires à celles retrouvées dans la maladie
dAlzheimer.
Lensemble des modèles murins exprimant des protéines
Tau mutées présentent donc des neurones en DNF caractéristiques
des Tauopathies. Les différences obtenues entre ces modèles
(âge dapparition de la pathologie, symptômes différents,
répartition des lésions
) peuvent être dues aux
mutations de la protéine et aux promoteurs utilisés. Toutefois,
ces modèles montrent que le simple fait de surexprimer des protéines
Tau mutantes chez la souris est suffisant pour entraîner lagrégation
des protéines Tau et la dégénérescence neuronale.
De plus, il est important de noter que les protéines Tau agrégées
sont hyperphosphorylées et que certaines kinases semblent être
impliquées dans cette augmentation de la phosphorylation.
III.3.4 : Modèles kinasiques et phosphatasiques.
III.3.4.1 : Modélisation physiologique de la phosphorylation anormale
et/ou de lagrégation pathologique des protéines Tau.
Certaines études sur des souris non transgéniques ont été
menées afin de percevoir si des changements du métabolisme
extracellulaire entraînaient la phosphorylation anormale ou lagrégation
pathologique des protéines Tau in vivo. La première consistait
à affamer des souris afin de relier le métabolisme
du glucose à la phosphorylation des protéines
Tau (Planel et al., 2001). En effet, dans la maladie dAlzheimer,
une perturbation du métabolisme du glucose semble être associée
à la progression de la pathologie. Chez ces souris affamées,
les protéines Tau sont effectivement hyperphosphorylées.
Cette hyperphosphorylation semble en outre être associée
à une inhibition de PP2A, de Cdk5 et de GSK3b. Les auteurs suggèrent
que PP2A joue un rôle clé dans la régulation de létat
de phosphorylation de Tau dans le cerveau (Planel et al., 2001).
Une seconde étude a récemment démontré que
des facteurs environnementaux comme la thrombine,
une sérine protéase impliquée dans la coagulation
sanguine, peut être impliquée dans la formation de la DNF
(Suo et al., 2003). En fait, les auteurs observent que des traitements
par des doses de lordre du nanomolaire de thrombine entraîne
lhyperphosphorylation et lagrégation de Tau dans les
neurones hippocampiques de souris. Ces résultats démontrent
un lien possible entre certains cas Alzheimer et des accidents cérébraux
vasculaires.
III.3.4.2 : Inhibition des phosphatases.
Différentes stratégies ont été mises en uvre
pour étudier le rôle des « Tau-protéines phosphatases
» in vivo. Lacide okadaïque (AO), un puissant inhibiteur
des PP1 et PP2A a été utilisé pour induire une hyperphosphorylation
de Tau in vivo (Arendt et al., 1998 ; Lee et al., 2000 ; Bennecib et al.,
2001). Cette hyperphosphorylation saccompagne dune redistribution
intracellulaire des protéines Tau, des anomalies du cytosquelette,
de la synthèse dAPP et dune mort neuronale par apoptose.
De la même façon, la réduction de lactivité
de PP2A chez la souris induit lhyperphosphorylation et un changement
de localisation intracellulaire de Tau hyperphosphorylées. Ces
modifications saccompagnent parfois dune agrégation
de Tau colocalisée avec lubiquitine (Kins et al., 2001).
Linhibition des phosphatases a également été
réalisée par injection intraventriculaire doligonucléotides
antisens dirigés contre la PP2B. Cette inactivation résulte
en une augmentation de la phosphorylation de Tau aux sites Thr181 et Thr
231 (Garver et al., 1999). Ces résultats restent toutefois à
être validés puisque linhibition de PP2B par la cyclosporine
A ne modifie pas létat de phosphorylation de Tau (Gong et
al., 2000).
III.3.4.3 : Activation de kinases.
Plusieurs souris transgéniques pour des kinases pouvant phosphoryler
Tau ont été développées. La première
concerne la sérine/thréonine kinase cMos, une protéine
activatrice des MAP kinases. Les animaux présentent une dégénérescence
neuronale associée à une augmentation de la phosphorylation
de Tau et à une gliose (James et al., 1996).
Une autre kinase a été étudiée avec attention
: la GSK3b. Différentes lignées de souris transgéniques
exprimant la GSK3 sauvage ou constitutivement active (mutée en
S9A) ont ainsi pu démontrer que cette protéine est effectivement
une Tau kinase in vivo dans le cerveau (Brownlees et al., 1997 ; Lucas
et al., 2001). La surexpression de la GSK3 provoque ainsi laccumulation
somatodendritique de Tau hyperphosphorylées. Cette accumulation
est associée à un changement de morphologie des neurones.
Une astrocytose et une microglie sont également décrites
(Lucas et al., 2001). Pourtant la surexpression de cette kinase in vivo
ne forme pas de filaments (Hernandez et al., 2002).
Une dernière kinase a été intensément étudiée
: la Cdk5. Alors que le complexe p35/Cdk5 na pas deffet sur
Tau in vivo (Van den Haute et al., 2001), les souris transgéniques
exprimant p25, la forme tronquée de p35, présentent une
forte augmentation de la phosphorylation de ces protéines associée
à une désorganisation du cytosquelette neuronal (Ahlijanian
et al., 2000). Toutefois, même si une axonopathie et des anomalies
de Tau sont effectivement observées, aucun agrégat nest
détecté (Bian et al., 2002).
III.3.5 : Effet synergique de la phosphorylation et des mutations DFTP-17.
Comme nous avons pu le voir auparavant, les mutations DFTP-17 provoquent
lagrégation intraneuronale de protéines Tau hyper
et anormalement phosphorylées. Par ailleurs, dans les modèles
dactivation de kinases, même si les protéines Tau sont
plus phosphorylées et la physiologie des neurones modifiée,
aucun agrégat de protéines Tau na été
observé. Toutefois, la phosphorylation des protéines Tau
agit comme un catalyseur de leur fibrillogénèse in vitro
(Cf paragraphe II.1.3.3). Afin de déterminer limpact de la
phosphorylation sur lagrégation de Tau in vivo, différentes
expériences ont été menées sur les souris
P301L et permettent désormais démettre une hypothèse
sur les liens existants entre la phosphorylation des protéines
Tau, leur agrégation et les dépôts amyloïdes
présents dans la maladie dAlzheimer.
Souris P301L et p25
En effet, une double souris transgénique a été réalisée
récemment entre les souris P301L et p25 (Noble et al., 2003). Les
protéines Tau apparaissent dès lors plus phosphorylées
que dans les souris monogéniques P301L. Les auteurs suggèrent
que cette phosphorylation dépendante de Cdk5/p25 libère
les protéines Tau des microtubules et favorisent leur fibrillogénèse.
De plus, la Cdk5 et la GSK3 actives sont colocalisées avec les
filaments de protéines Tau formés. Ces kinases pourraient
ainsi participer à la phosphorylation des Tau dans les agrégats
préformés. Ce résultat est concordant avec lanalyse
neuropathologique où lon retrouve également ces deux
kinases colocalisées avec les agrégats intraneuronaux de
Tau dans les maladies neurodégénératives.
Ces résultats sont très intéressants et permettraient
dexpliquer deux autres expériences menées pour déterminer
les liens de cause à effet entre les dépôts amyloïdes
et lagrégation pathologique des protéines Tau.
En effet, létablissement dun lien entre la pathologie
Tau et lamyloïdogénèse est difficile à
définir in vivo. Deux études ont pourtant pu émettre
lhypothèse dune synergie entre ces deux phénomènes.
Elles utilisent toutes deux des modèles murins transgéniques
pour la protéine Tau portant la mutation P301L. Elles ont ainsi
pu établir avec certitude quun changement dans le métabolisme
de lAPP pouvait conduire à augmenter la DNF. En effet, des
études préliminaires sur ces souris montraient que le simple
fait de surexprimer la protéine Tau mutante entraînait une
DNF et lagrégation de Tau anormalement phosphorylées.
Dans les deux études qui ont suivi, les stratégies consistaient
à observer si la présence de plaques amyloïdes ou un
changement dans le métabolisme de lAPP pouvaient potentialiser
le phénomène agrégatif de Tau et la DNF.
Souris tauP301L, APP Sw
La première étude consistait à croiser deux lignées
de souris transgéniques : lune portant la mutation P301L
pour Tau, lautre, la double mutation suédoise (lys670ÆAsn,
Met671ÆLeu) pour lAPP, cette dernière présentant
des dépôts amyloïdes extracellulaires. Les doubles souris
transgéniques ainsi générées présentaient
une quantité beaucoup plus importante de dégénérescence
neurofibrillaire, suggérant que la mutation (changeant le métabolisme
de lAPP) ou le peptide amyloïde agrégé potentialise
la formation de la DNF (Lewis et al., 2001).
Souris tau P301L + peptide Abeta
Dans la seconde étude, léquipe a directement injecté
le peptide amyloïde 1-42 agrégé dans lhippocampe
de la souris transgénique pour Tau (P301L). Cette stratégie
a permis de démontrer une augmentation de la DNF dans certaines
régions de projection de lhippocampe comme lamygdale
(Götz et al., 2001).
Ces deux stratégies différentes ont ainsi pu démontrer
le rôle potentialisateur de lamyloïdogénèse
sur la DNF, donc sur lagrégation des protéines Tau
(voir le commentaire dans Lee et al., 2001). Concernant la GSK3, elle
pourrait également participer à la fibrillogénèse
de Tau par un mécanisme indirect, en favorisant la production de
peptide amyloïde. En effet, un traitement à des concentrations
thérapeutiques de lithium, un inhibiteur non compétitif
de la GSK3, inhibe in vivo la production dAb (Phiel et al., 2003).
Lensemble de ces résultats permet détayer lhypothèse
suivante pour les cas familiaux de la maladie dAlzheimer. Au cours
du vieillissement cérébral, une DNF peut se former au niveau
hippocampique (Delacourte et al., 1999). Des mutations au niveau de lAPP
ou des présénilines provoquent dans le même temps
lapparition de dépôts amyloïdes extracellulaires.
Ces agrégats peuvent activer la calpaïne qui va entraîner
la conversion p35 en p25 dérégulant par la même lactivité
de Cdk5. La phosphorylation accrue de Tau qui en résulte augmenterait
sa fibrillogénèse et la DNF (Figure 20). Les dépôts
amyloïdes agiraient donc comme catalyseur de la dégénérescence
neurofibrillaire dans la maladie dAlzheimer en agissant sur lactivation
de la calpaïne et donc indirectement sur Cdk5/p25. Ceci pourrait
expliquer le début plus précoce de cette pathologie dans
les cas familiaux en comparaison aux cas sporadiques.
Cette hypothèse est très attractive mais pas forcément
exclusive. En effet, deux études récentes ont pu démontrer
un rôle de la-synucléine ou de la signalisation du
NGF dans lagrégation des protéines Tau ou dans la
formation de la DNF et des plaques amyloïdes (Giasson et al., 2003
; Capsoni et al., 2000 respectivement).
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