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 II.1.3 : Fibrillogénèse des protéines Tau : Causes et conséquences.


II.1.3.1 : Généralités.


Comme nous l’avons vu précédemment, la maladie d’Alzheimer est caractérisée par des dépôts protéiques anormaux dans le cerveau, au niveau extracellulaire pour le peptide amyloïde ou intracytoplasmique pour les protéines Tau. Ces agrégats seraient toxiques pour les neurones, soit en causant une toxicité extracellulaire (pour les dépôts Abeta) ou en perturbant le métabolisme intracellulaire (dans le cas des protéines Tau) (Hall et al., 2000). Toutefois, il semble que la propagation des symptômes de la maladie d’Alzheimer est corrélée à la dégénérescence neurofibrillaire, donc à la propagation de neurones présentant des agrégats aberrants de protéines Tau (Delacourte et al., 1999 ; 2002). Au contraire, les dépôts amyloïdes semblent potentialiser le phénomène agrégatif de Tau sans pour autant être corrélé à l’état d’avancement de la maladie. De plus, d’autres pathologies présentent une agrégation spécifique de certaines isoformes de protéines Tau dans certains neurones sensibles sans montrer pour autant de dépôts amyloïdes (pour revue, Buée et al., 2000 ; Lee et al., 2001). Ces données impliquent donc l’agrégation des protéines Tau comme facteur déclenchant de la dégénérescence neurofibrillaire et de la pathologie.


Dans la maladie d’Alzheimer, les six isoformes de protéines Tau s’agrègent pour former les PHFs ou « Paired Helical Filaments » (Figure 16). Ces structures sont très stables puiqu’elles sont notamment résistantes à la protéolyse (Yang et al., 1997, Sadqi et al., 2002). L’agrégation des protéines Tau est également impliquée dans d’autres désordres neurodégénératifs comme la PSP, la CBD, la maladie de Pick et les DFTP-17 où les protéines Tau présentent des mutations à l’intérieur ou à proximité du domaine de liaison aux microtubules (pour revue, Buée et al., 2000 ; Lee et al., 2001). Toutefois, la composition, la structure et la distribution des agrégats de Tau sont différents dans ces Tauopathies (Cf chapitre I.2.2.4). Ceci est directement corrélé avec la composition en isoformes Tau présentes dans les agrégats (Cf chapitre sur la caratérisation biochimique des agrégats intraneuronaux dans les différentes Tauopathies)
Il est également important de signaler que sous cet état agrégé, les protéines Tau présentent des changements conformationnels (Ghoshal et al., 2002). Ces changements seraient attribuables à des modifications post-traductionnelles pathologiques, comme la phosphorylation anormale (Uversky et al., 1998). Il semble donc que des processus cellulaires aberrants et pathologiques engendrent l’agrégation spécifique d’isoformes de Tau dans ces différentes Tauopathies. La compréhension des mécanismes moléculaires et cellulaires à l’origine de l’agrégation pathologique de ces protéines est donc une étape essentielle pour comprendre et inhiber la dégénérescence neurofibrillaire.


II.1.3.2 : La protéine Tau : une molécule à caractère agrégatif ?


En solution, la protéine Tau est une molécule flexible, sans conformation particulière. Toutefois, des séquences au sein même de la protéine sont à caractère agrégatif. Ainsi, la protéine Tau native est capable de s’agréger spontanément en solution (Crowther et al., 1994). Ce processus agrégatif s’opère en différents stades : (1) une dimérisation ou nucléation des monomères, (2) un changement de conformation menant (3) finalement à l’agrégation des dimères en filaments. Cette dernière étape est nommée élongation.


La première étape de cette fibrillogénèse semble être affectée par la séquence primaire de la protéine. En effet, des études ont pu démontrer que la séquence correspondante au domaine de liaison aux microtubules, et notamment le troisième repeat, a la propriété d’auto-assemblage in vitro (Perez et al., 1996 ; Arrasate et al., 1999). En présence d’héparine, un des nombreux cofacteurs d’agrégation, la séquence minimale pour l’interaction Tau-Tau est ainsi comprise entre les acides aminés 317-335 du troisième repeat. La partie N-Ter de la molécule, quant à elle, inhiberait cette fibrillogénèse (Perez et al., 2001). Le caractère agrégatif est également influencé par d’autres séquences intrinsèques de Tau capables de former des structures secondaires complexes, comme des hélices alpha ou des structures beta (Schweers et al., 1994 ; Esposito et al., 2000 ; Von Bergen et al., 2000 ; Sadqi et al., 2002). Ces structures seraient capables d’induire une conformation particulière de la protéine Tau à l’origine de la dimérisation des monomères (Carmel et al., 1996).


La notion de caractère auto-agrégatif de la protéine Tau a été renforcée par de récentes découvertes sur des protéines Tau mutantes présentes dans les DFTP-17. Certaines mutations, qui affectent la capacité de Tau à lier les microtubules, semblent également affecter la fibrillogénèse de Tau (Arrasate et al., 1999 ; Goedert et al., 1999 ; Nacharaju et al., 1999 ; Goedert et Spillantini., 2000). Ces mutations accélèreraient la fibrillogénèse de Tau en modifiant la conformation de la protéine ou en augmentant la stabilité des structures beta formées (Jicha et al., 1999 ; Connell et al., 2001 ; Von Bergen et al., 2001).
La protéine Tau est donc une protéine soluble en solution mais capable d’auto-agrégation dans certaines conditions expérimentales et physiopathologiques. Cette propriété est pourtant influencée par des modifications post-traductionnelles ou des cofacteurs d’agrégation. Ainsi, la phosphorylation, l’oxydation, l’ubiquitination, la glycation, la glycosylation, la protéolyse, tout comme la présence de polyanions et d’ApoE vont influencer la fibrillogénèse des protéines Tau (pour revue, Buée et al., 2000). Dans cette introduction, seules certaines de ces modifications (testées durant le travail de thèse) seront développées.


II.1.3.3 : le cas des DFTP-17.


L’étude génétique et systématique des cas DFTP-17 a permis de comprendre que la dysfonction de la protéine Tau est directement corrélée avec la DNF observée et la démence qui s’ensuit chez les patients affectés (Tableau 2). A ce jour, on distingue une trentaine de mutations sur le gène tau (Figure 17). Elles peuvent être classées en deux grandes catégories : les premières vont être comprises dans la séquence codante de la protéine Tau et vont affecter sa fonction cellulaire. Les secondes sont introniques et vont influencer l’épissage alternatif du transcrit primaire conduisant à une surproduction de certaines isoformes de protéines Tau.


Les mutations exoniques sont des mutations par substitution, silencieuses ou par délétion (Figure 17 / Tableau 2). On distingue donc les mutations codantes R5H (Hayashi et al., 2002) et R5L (Poorkaj et al., 2002) dans l’exon 1, K257T (Rizzini et al., 2000), L266V (Kobayashi T et al., 2003) et G272V (Hutton et al., 1998) dans l’exon 9, N279K (Clark et al., 1998 ; D’Souza et al., 1999 ; Delisle et al., 1999 ; Yasuda et al., 1999 ; Tsuboi et al., 2002), DK280 (D’Souza et al., 1999 ; Rizzu et al., 1999) , L284L (D’Souza et al., 1999), DN296 , N296H (Yoshida et al., 2002), N296N (Spillantini et al., 2000), P301L (Clark et al., 1998 ; Dumanchin et al., 1998 ; Hutton et al., 1998 ; Spillantini et al., 1998 ; Rizzu et al., 2000) P301S (Bugiani et al., 1999), S305N (Hasegawa et al., 1998, 1999 ; Iijima et al., 1999), S305S (Stanford et al., 2000) dans l’exon 10, S320F dans l’exon 11 (Rosso et al., 2002), V337M (Poorkaj et al., 1998), E342V (Lippa et al., 2000), K369I (Neumann et al., 2001) dans l’exon 12, et finalement G389R (Murrell et al., 1999) et R406W (Hutton et al., 1998 ; Rizzu et al., 1999) dans l’exon 13.

Les mutations introniques, quant à elles, sont situées à proximité du site donneur d’épissage de l’exon 10 du gène tau (Figure 17) et vont affecter l’épisage alternatif de ce dernier. Elles incluent les mutations + 3 (Spillantini et al., 1998), +11 (Miyamoto et al., 2001), +12 (Yasuda et al., 2000), +13, +14 (Hutton et al., 1998 ; Pickering-Brown et al., 2002), +16 (Hutton et al., 1998 ; Goedert et al., 1999 ; Pickering-Brown et al., 2002), + 19, +29 (Stanford et al., 2003) et +33 (Rizzu et al., 1999) si l’on numérote +1 le premier nucléotide de l’intron 10.

L’ensemble des cas DFTP-17 analysés a montré la présence de DNF caractérisée par une agrégation de protéines Tau. Par contre, en fonction des mutations présentes, la composition et la distribution des filaments de protéines Tau seront différentes.
Ainsi, les mutations codantes localisées en dehors de l’exon 10 provoquent une pathologie Tau principalement neuronale (pour revue, Ingram et Spillantini., 2002). Les agrégats de protéines Tau formés pour certaines mutations, telles que V337M et R406W, sont des filaments droits ou des PHFs comme ceux observés dans la maladie d’Alzheimer. D’autres mutations, comme la G389R, provoquent une pathologie qui se rapproche de la maladie de Pick avec de nombreuses inclusions ressemblant à des corps de Pick. Les filaments formés sont du même type que ceux de la MPi. Ces mêmes corps de Pick sont observés pour les mutations K257T, L266V, G272V, S320F, E342V ou K369I. Toutefois, pour ces dernières, les agrégats de protéines Tau formés sont différents de ceux de la MPi. Ainsi, les mutations S320F et E342V donnent des filaments droits ou de type PHF comme dans la maladie d’Alzheimer. Les mutations K257T et K369I, quant à elles donnent des filaments tortueux. Concernant les mutations comprises dans l’exon 10 (la P301S et P301L), la pathologie Tau observée est neuronale et gliale. La P301L va former des filaments tortueux et la P301S des filaments ressemblant à ceux formés dans la PSP. Finalement, les mutations N-terminales R5H et R5L causent une pathologie principalement gliale ou neuronale et gliale et forment des filaments de type PSP. L’ensemble de ces observations suggère que la position des mutations dans la région codante de la protéine Tau, et probablement la nature même de l’acide aminé modifié, va entraîner des pathologies ressemblant à la maladie d’Alzheimer, la PSP ou la MPi.

Les mutations introniques qui affectent l’épissage de l’exon 10 (à l’exception des mutations +19 et +29) causent une pathologie Tau neuronale et gliale (Tableau 2) avec la présence de filaments tortueux ressemblants à ceux retrouvés dans la DCB. De même, les mutations codantes affectant l’épissage de cet exon (N279K, L284L, N296N, S305N et S305S) provoquent une pathologie neuronale et gliale, mais cette fois la morphologie des filaments formés dépend du type de mutation présente. A titre d’exemple, les agrégats avec la S305N sont des filaments droits alors que ceux obtenus avec la S305S sont à la fois droits et tortueux (Pour revue, Ingram et Spillantini., 2002). Comme nous avons pu le voir auparavant, deux types de mutations sont présentes au niveau des protéines Tau dans les DFTP-17 : des mutations introniques et des mutations codantes. Les premières vont affecter l’épissage alternatif de l’exon 10 menant à une surproduction des isoformes Tau 4R versus 3R (ou inversement). Les secondes vont affecter directement la fonction biologique de la protéine au niveau cellulaire (Tableau 2). Quoi qu’il en soit, dans les deux cas, il y a une agrégation spécifique de protéines Tau anormalement phosphorylées dans les neurones en dégénérescence. Un changement de la fonction biologique de ces protéines ou du ratio des isoformes 4R/3R serait donc à l’origine de l’agrégation spécifique des protéines Tau dans les cellules nerveuses en DNF (pour revue Goedert et al., 1998, 2000 ; Ingram et Spillantini., 2002). L’étude des mutations codantes a permis de déceler de nombreux effets sur la protéine Tau. Elles vont en fait induire des changements de conformation ou de fonction de la protéine agissant directement ou indirectement sur sa fibrillogénèse, son état de phosphorylation, sa liaison aux microtubules et enfin sur sa dégradation.


Les mutations codantes vont induire des changements de conformation de la protéine Tau (Jicha et al., 1999 ; Connell et al., 2001 ; von Bergen et al., 2001 ; Li et al., 2002). Ces conformations altérées augmenteraient la fibrillogénèse de la protéine et notamment en présence de cofacteurs d’agrégation comme les héparanes sulfates (Arrasate et al., 1999 ; Goedert et al., 1999 ; Nacharaju et al., 1999 ; Barghorn et al., 2000 ; Rizzu et al., 2000). Cette augmentation de l’agrégation des protéines Tau mutées peut être imputée à une perte de leur fonction primaire : la polymérisation des microtubules (Vogelsberg-Ragaglia et al., 2000). En effet, des études in vitro ont pu démontrer que les protéines Tau mutées ont une capacité réduite à polymériser les microtubules (Hasegawa et al., 1998 ; Hong et al., 1998 ; DeTure et al., 2000). Ces études suggèrent que la perte de la liaison des protéines Tau pour les microtubules entraîne leur libération dans le cytoplasme et la dépolymérisation du réseau microtubulaire (Arawaka et al., 1999 ; Dayanandan et al., 1999 ; Frappier et al., 1999 ; Matsumura et al., 1999 ; Sahara et al., 2000 ; Nagiec et al., 2001). De plus, cette perte de fonction pourrait agir directement sur l’état de phosphorylation de la protéine (Perez et al., 2000 ; Mack et al., 2001). L’augmentation de l’état de phosphorylation des Tau mutantes peut également être due à une perte de la capacité de ces protéines à interagir avec certaines phosphatases comme la PP2A (Goedert et al., 2000). Enfin, les mutations des protéines Tau sont capables d’inhiber leur protéolyse et d’avoir des effets pro-apoptotiques (Yen et al., 1999 ; Furukawa et al., 2000 ; Lim et al., 2001 ; Adamec et al., 2002).


Les mutations codantes des protéines Tau vont donc agir sur la fonction de la molécule par différentes voies. Au point de vue mécanistique, nous pouvons imaginer leur impact en différents stades : tout d’abord, ces mutations vont inhiber partiellement ou totalement la liaison aux microtubules. Ceci va entraîner leur libération dans le cytoplasme des cellules. Les protéines Tau mutantes peuvent dès lors être hyperphosphorylées soit par une perte de leur interaction avec leurs phosphatases soit par une plus grande disponibilité pour certaines kinases. De même, l’inhibition de leur protéolyse mènera à l’accumulation intracytoplasmique de Tau. Les effets combinés de cette accumulation intracellulaire, à celui de l’hyperphosphorylation et enfin au changement de conformation de la protéine Tau mutée pourraient mener à son agrégation intraneuronale.


II.1.3.4 : Agrégation pathologique de Tau : rôle des modifications post-traductionnelles.


A : la phosphorylation anormale.


L’état d’avancement de la dégénérecence neurofibrillaire est directement corrélé avec l’état de phosphorylation des protéines Tau (Savory et al., 1996 ; Augustinack et al., 2002). En effet, au plus les protéines Tau sont phosphorylées sur des sites particuliers, au plus elles se retrouvent agrégées (Tableau 3, état de phosphorylation en fonction des stades de DNF Augustinack et al., 2002). La phosphorylation des protéines Tau pourrait ainsi agir sur sa fibrillogénèse ou stabiliser les agrégats déjà formés (Sahara et al., 2002). Dans la maladie d’Alzheimer et autres Tauopathies, on parle alors d’« Hyperphosphorylation » et de « Phosphorylation anormale » des protéines Tau.
En effet, sous leur état agrégé, les protéines Tau présentent une phosphorylation accrue sur certains sites dits « normaux » : c’est « l’hyperphosphorylation » (Buée-Sherrer et al., 1996 ; Liu et Yen., 1996). Elles montrent également l’apparition de nouveaux sites de phosphorylation qui ne sont pas détectés dans des conditions physiologiques. On parle alors de « phosphorylation pathologique ou anormale des protéines Tau » (Hanger et al., 1998 ; Tomizawa et al., 2001). Cette phosphorylation anormale peut être visualisée par certains anticorps spécifiques comme AT100, AP422, 988, PHF-27, CP-3, PG-5 et TG3 (Matsuo et al., 1994 ; Hasegawa et al., 1996 ; Hoffman et al., 1997 ; Jicha et al., 1997 ; Zheng-Fischhöfer et al., 1998 ; Bussière et al., 1999 ; Jicha et al., 1999) (Figure 18 : les anticorps spécifiques de l’état de phosphorylation normal et anormal des protéines Tau). A l’exception de la Ser422, ces sites trouvés uniquement dans les agrégats de protéines Tau sont des épitopes dits « conformationnels ». Il semble donc qu’il y ait une relation de cause à effet entre la phosphorylation anormale, la conformation des protéines Tau et leur agrégation. Cette idée est renforcée par l’étude biochimique des protéines Tau pathologiques par Western blot. A titre d’exemple dans la maladie d’Alzheimer, les Tau-PHFs anormalement phosphorylées présentent avec AT100, un triplet majeur à 69, 65 et 61 KDa, avec une bande mineure à 74KDa (Figure 19). Après action de la phosphatase alcaline, la déphosphorylation des protéines Tau entraîne un changement de conformation des protéines qui se présentent cette fois sous la forme de six bandes comprises entre 48 et 67 KDa (Goedert et Jakes., 1990).

Cette phosphorylation anormale des protéines Tau n’est pas cantonnée à la maladie d’Alzheimer mais est une caractéristique de l’ensemble des maladies neurodégénératives où l’on retrouve des protéines Tau agrégées. On peut ainsi retrouver différents profils électrophorétiques de protéines Tau anormalement phosphorylées en fonction de la Tauopathie analysée (Figure 19). Dans la PSP et la CBD, on observe un doublet majeur migrant à 64 et 69 KDa avec une bande mineure à 74 KDa. Ce profil correspond en fait à l’agrégation pathologique de protéines Tau 4R (Sergeant et al., 1999). Au contraire, dans la MPi, seules les isoformes Tau 3R s’agrègent donnant ainsi un doublet majeur migrant en SDS-PAGE à 55 et 64KDa avec une bande mineure à 69KDa (Delacourte et al., 1996 ; Sergeant et al., 1997 ; Delacourte et al., 1998). En fait, cette agrégation « isoforme spécifique » serait due aux différences de sous-populations neuronales affectées dans ces diverses pathologies, et synthétisant certaines isoformes particulières. De la même façon, dans les cas DFTP-17, il y a une agrégation particulière et différentielle de protéines Tau anormalement phosphorylées. En effet, en fonction de la mutation considérée, il va y avoir un profil ressemblant à la maladie d’Alzheimer, la PSP ou DCB et enfin à la MPi. Les mutations exoniques, à l’exception de celles touchant l’exon 10, vont en général donner une agrégation des six isoformes de protéines Tau et un profil de type Alzheimer en SDS-PAGE. Les autres (introniques et les mutations codantes dans l’exon 10) donneront un profil PSP ou DCB avec une agrégation préférentielle d’isoformes Tau 4R. Cette observation va de concert avec les différences observées pour les différents cas DFTP-17 autant au niveau symptomatique qu’au niveau neuropathologique (Cf chapitre I.2.2.4.e). Quoi qu’il en soit, il semble que la phosphorylation anormale des protéines Tau est une caractéristique générale de l’ensemble des maladies neurodégénératives où l’on observe une agrégation de ces protéines.


Au niveau moléculaire et mécanistique, la phosphorylation des protéines Tau va entraîner un changement de conformation de la molécule, favorisant ainsi leur fibrillogénèse (Daly et al., 2000). Cette phosphorylation des protéines Tau va agir par deux mécanismes :
-> Elle va promouvoir la nucléation des monomères en dimères. Cette phosphorylation, influencée notamment par CDK5, favoriserait la dimérisation et la formation de ponts disulfites entre les deux monomères par la Cys322 (Schweers et al., 1995 ; Paudel et al., 1997) (Cf paragraphe sur l’oxydation).


-> Elle va neutraliser les charges basiques des régions flanquantes du domaine de liaison aux microtubules. Cette inhibition est fondamentale pour l’auto-polymérisation des filaments de Tau en paires de filaments appariées (PHFs) et en filaments droits (Alonso et al., 2001). L’hyperphosphorylation de Tau va en fait entraîner un changement de conformation de la protéine, notamment pour sa partie Ct qui adopte alors une structure anormale, probablement à l’origine de la fibrillogénèse des protéines Tau (Leger et al., 1997 ; Uversky et al., 1998).
Toutefois, même si la phosphorylation anormale et l’hyperphosphorylation des protéines Tau semblent être un élément clé de la fonction anormale des protéines Tau, cette modification post-traductionnelle ne peut expliquer à elle seule le comportement pathologique de la protéine. En effet, ces protéines peuvent s’agréger spontannément sous forme de structures filamenteuses en présence de molécules chargées comme les glycosaminoglycanes tels que les héparanes sulfates (Goedert et al., 1996 ; Perez et al., 1996, Arrasate et al., 1997, Hasegawa et al., 1997) ou encore les structures polyanioniques comme l’ARN ou même la tubuline (Kampers et al., 1996 ; Ackmann et al., 2000). De plus, certains sites, une fois phosphorylés protégeraient de l’agrégation de Tau (Schneider et al., 1999). Malgré ces données, il semble toutefois que la phosphorylation des protéines Tau soit importante, voire même essentielle à la formation de filaments intraneuronaux (Hall et al., 1997 ; Perez et al., 2002). En fait, la combinaison de l’hyperphosphorylation de Tau à celle de son oxydation entraîne la formation d’agrégats intraneuronaux de protéines Tau, semblables à ceux rencontrés dans la maladie d’Alzheimer (Perez et al., 2002).

L’ensemble de ces données laisse supposer que la phosphorylation anormale des protéines Tau, comme celle rencontrée dans la maladie d’Alzheimer et autres Tauopathies, est une condition nécessaire mais pas suffisante (ou exclusive) pour sa fibrillogénèse. Il semble donc que la phosphorylation des protéines Tau, à elle seule, ne suffise pas à provoquer leur agrégation et que d’autres facteurs soient nécessaires pour induire cette fibrillogénèse. Cette constatation est peut-être à mettre au crédit d‘autres modifications post-traductionnelles retrouvées sur les protéines Tau agrégées en filaments.


B : L’oxydation.


Certaines études ont permis de démontrer que la région C-ter de Tau est essentielle à l’agrégation de la protéine (Perez et al., 1996). L’oxydation de cette séquence participerait à l’agrégation de la protéine Tau. Comme la phosphorylation, elle participerait également à la première étape de la fibrillogénèse de Tau, i.e, la nucléation des monomères en structure dimérique de protéines Tau antiparallèles liées entre elles par un pont disulfure intermoléculaire (Wille et al., 1992 ; Von Bergen et al., 2000). En effet, le blocage des groupements thiols (SH) de la cystéine 322, la mutation Cys322->Ala322, et enfin un environnement réducteur vont inhiber la formation de filaments de Tau. Au contraire, l’oxydation de la Cys322 entraîne la formation de filaments de Tau in vitro (Schweers et al., 1995). Ces données ont été récemment confirmées par l’utilisation du 4-hydroxynonenal (HNE) dans un modèle de Neuroblastome. En fait, les auteurs suggèrent que la formation de filaments de protéines Tau peut être générée dans une cellule uniquement après hyperphosphorylation et oxydation des protéines Tau (Perez et al., 2002). Il semble donc que la phosphorylation et l’oxydation ont un effet synergique et suffisant pour la formation d’agrégats intraneuronaux de protéines Tau.


De plus, les protéines Tau 3R forment plus facilement des agrégats que leurs homoloques 4R. Ceci peut être imputé à la présence d’une seconde cystéine en position 291 dans la séquence des protéines Tau 4R. En fait, un pont disulfure intramoléculaire peut se former entre les Cys291 et 322 des Tau 4R. De ce fait, les isoformes 4R peuvent s’organiser en structures monomériques très stables ne pouvant pas se dimériser et donc s’assembler en filaments. Ce phénomène permettrait d’expliquer la faible capacité d’auto-assemblage des Tau 4R (Schweers et al., 1995). En résumé, les ponts disulfures intermoléculaires sont indispensables à la nucléation des protéines Tau. Ainsi, l’hyperphosphorylation des protéines Tau associée à son oxydation pourrait entraîner leur agrégation.


C : La protéolyse


Il a été suggéré que la protéolyse des protéines Tau puisse précéder leur assemblage en filaments pathologiques (Novak., 1994 ; Fasulo et al., 1998 ; Garcia-Sierra et al., 2003). Les protéines Tau sont le substrat de nombreuses protéases intracellulaires telles les caspases, la calpaïne, les enzymes lysosomiales et le protéasome.
En effet, il a été montré récemment que les protéines Tau peuvent être catabolisées par les caspases 3 et 9 (Canu et al., 1998 ; 2000 ; Krishnamurthy et al., 2000 ; Rohn et al., 2002). Une fois protéolysées, ces protéines Tau deviennent à leur tour effectrices pour l’apoptose (Fasulo et al., 2000 ; Chung et al., 2001) et participeraient à leur propre fibrillogénèse (Rohn et al., 2002).

La calpaïne est également impliquée dans la dégradation des protéines Tau. Les calpaïnes sont des cystéines protéases cytoplasmiques activées par le calcium dans un environnement réducteur (Guttmann et Johnson., 1998 ; pour revue, Di Rosa et al., 2002). La calpaïne 1 (aussi nommée mu-calpaïne) et son inhibiteur cellulaire, la calpastatine, compose un complexe impliqué dans la plasticité synaptique altérée dans la maladie d’Alzheimer (Nixon., 2000). En fait, dans la maladie d’Alzheimer et autres maladies neurodégénératives, l’activation de la calpaïne (1 et 2) peut être due à des niveaux élevés et anormaux de calcium et conduit à un clivage partiel de certaines protéines voire à leur dégradation totale (Nixon et al., 1994 ; Adamec et al., 2002).

Cette protéase peut également être activée par le peptide amyloïde (Patrick et al., 1999). La calpaïne est capable de protéolyser les protéines Tau (Johnson et al., 1989). Toutefois, il reste un certain nombre de questions concernant les relations entre cette protéase et la présence d’agrégats de protéines Tau hyperphosphorylées dans la maladie d’Alzheimer. En effet, il semble que la phosphorylation des protéines Tau sur des sites particuliers inhibe la dégradation « calpaïne-dépendante » (Litersky et Johnson., 1992 ; Johnson., 1992 ; Litersky et johnson., 1995 ; Xie et Johnson., 1998). De plus, les protéines Tau agrégées en PHFs sont beaucoup plus résistantes à ce type de dégradation en comparaison aux protéines Tau normales et fœtales (Mercken et al., 1995 ; Yang et Ksiezak-Reding., 1995). Finalement, certaines observations suggèrent que plus que la phosphorylation, la conformation des protéines Tau agrégées inhibe la dégradation « calpaïne-dépendante » (Yang et al., 1997). Quoiqu’il en soit, il semble que malgré la suractivation de cette protéase dans la maladie d’Alzheimer, celle-ci n’est pas capable d’éliminer les agrégats de protéines Tau hyperphosphorylées dans les neurones en DNF.

Par ailleurs, la calpaïne peut également participer à la fibrillogénèse des protéines Tau en augmentant leur état de phosphorylation. En effet, cette protéase peut entraîner une suractivation de Cdk5. La calpaïne peut être activée par un choc neurotoxique ou par une exposition au peptide amyloïde (Patrick et al., 1999 ; Lee et al., 2000) clive p35 en p25 (Kusakawa et al., 2000). Cette protéolyse de l’activateur de Cdk5 va entraîner une dérégulation de son activité (suractivation et délocalisation cellulaire) et l’hyperphosphorylation des protéines Tau (Figure 20) (Ahlijanian et al., 2000). Cette suractivation de Cdk5/p25 pourrait donc augmenter la fibrillogénèse de Tau.

L’activation de la calpaïne peut donc avoir deux effets distincts au niveau des protéines Tau : un premier qui augmente sa phosphorylation et un second qui cliverait partiellement ces protéines augmentant probablement par la même leur fibrillogénèse. Cette hypothèse est très attractive et permettrait de faire le lien entre les dépôts amyloïdes, la phosphorylation et l’agrégation spécifique de Tau dans la maladie d’Alzheimer. Ainsi, les dépôts amyloïdes activeraient la calpaine. Celle-ci dérégulerait l’activité de Cdk5 en augmentant la quantité de p25 au détriment de p35, ce qui entraînerait la phosphorylation et l’agrégation des protéines Tau (Tseng et al., 2002 ; Noble et al., 2003). Cette hypothèse a été récemment étayée par des expériences dans des souris transgéniques (Cf chapitre sur la description des modèles transgéniques des Tauopathies).


Enfin, un dernier système de protéolyse des protéines Tau pourrait intervenir dans la maladie d’Alzheimer et autres Tauopathies : le protéasome. En effet, de récentes observations suggèrent que le protéasome, système impliqué dans la dégradation des protéines ubiquitinylées, soit inhibé dans la maladie d’Alzheimer et la maladie de Parkinson (Keller et al., 2000, Lam et al., 2000, De Vrij et al., 2001, Mc Naught et al., 2001 ; Tofaris et al., 2001). Dans le système nerveux, cette inhibition pourrait participer à l’accumulation de protéines anormales, phénomène qui contribuerait à des évènements agrégatifs de protéines ubiquitinylées (Pour revue Layfield et al., 2001). Le protéasome est en outre capable de cliver les protéines Tau in vitro par un mécanisme ubiquitine indépendant (David et al., 2002). Dans la maladie d’Alzheimer, il est donc envisageable qu’une inhibition de ce système puisse conduire à l’accumulation de protéines Tau cytoplasmiques qui dès lors peuvent être hyperphosphorylées et ubiquitinées. Cette hypothèse pourrait expliquer pourquoi les protéines Tau sont ubiquitinylées dans la maladie d’Alzheimer. En fait, il semble que les protéines Tau agrégées soient protéolysées dans leur région Nt et ubiquitinées dans leur domaine Ct (Morishima-Kawashima et al., 1993 ; Pour revue, Buée et al., 2000). Il est important de signaler que cette inactivation du protéasome dans la maladie d’Alzheimer pourrait être attribuée au peptide amyloïde qui inhibe la dégradation de protéines ubiquitinylées in vitro (Gregori et al., 1995).


En résumé, l’agrégation pathologique des protéines Tau observée dans les Tauopathies résulte de nombreux facteurs. Parmis eux, la phosphorylation anormale de ces protéines semblent être une modification précoce nécessaire mais pas suffisante pour causer leur agrégation intraneuronale. Les évènements cellulaires responsables de cette modification aberrante de Tau restent à l’heure actuelle à être déterminés. Pour cela, des travaux de modélisations cellulaires ou sur des animaux transgéniques sont actuellement très prometteurs et permettrons sans doute dans un proche avenir de disséquer les évènements pathologiques incriminés.

 

 


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