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BULLETIN N° 16
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Entretien avec le Dr Serge Belliard, neurologue au CHU de Rennes |
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-Vous êtes spécialisé dans les formes " sémantiques " des
dégénérescences frontotemporales, pouvez-vous
nous expliquer ce qu'elles ont de caractéristiques ? La forme sémantique de dégénérescence
frontotemporale, ou démence sémantique, est la conséquence
d'une dégénérescence d'origine encore mal expliquée
débutant dans la partie antérieure des lobes temporaux.
Le patient qui en est affecté se plaint d'avoir des difficultés à retrouver
mais surtout à comprendre des mots pourtant très courants
(par exemple des noms de légumes ou d'animaux). Il se plaint
aussi de difficultés à savoir de qui on parle lorsqu'on
parle de quelqu'un. On s'aperçoit très vite qu'au delà du
nom, c'est l'ensemble des connaissances qu'il avait auparavant sur
la personne en question qui est touché car il ne la reconnaît
pas non plus quand on la montre en photo.
Les symptômes ci dessus sont dus à une perte progressive
des connaissance accumulées par le patient au cours de son existence
(le sens des mots, les connaissances géographiques et historiques....).
Ces connaissances sont normalement "stockées" dans
la partie antérieure des lobes temporaux qui est justement la
région précocement touchée dans cette maladie.
Les autres capacités intellectuelles sont largement préservées
au début. Le patient est alors conscient de ses troubles et
ceux ci n'ont en fait que peu de conséquences dans sa vie quotidienne
car il est capable, spontanément, de trouver des moyens de compensation.
-Est ce que la prise en charge orthophonique est à conseiller
dans ce cas de figure ? et si oui que faire travailler ? Il est clair que la gêne la plus importante du patient, au
début, concerne ses difficultés à comprendre les
mots. On pourrait comparer sa situation à celle d'un étranger
arrivant en France et à qui il manque du vocabulaire courant.
Il pose d'ailleurs souvent la question : "qu'est ce que ça
veut dire carotte... ou poireau...?". Une prise en charge orthophonique
est très importante dans ce contexte pour essayer de réapprendre
certains mots et surtout pour tenter de ralentir la perte progressive
du vocabulaire. Il faut cependant bien garder à l'esprit, que
la perte ne concerne pas seulement le mot mais toutes les connaissances
accumulées sur l'objet et qu'il faut donc faire un travail de
réapprentissage en profondeur.
Certaines méthodes rééducatives ont été spécifiquement élaborées
pour ces patients mais leur efficacité n'a pas encore été totalement
démontrée. Il semble cependant que les patients retiennent
mieux les informations récentes et celles qui ont un rapport
direct avec leur propre vécu. Par exemple une de nos patientes,
ancienne institutrice, sait encore placer sur une carte tous les pays
qu'elle a visités au cours de son existence, alors qu'elle a
oublié les pays où elle n'est jamais allé.
On conseille donc de limiter le nombre d'informations à apprendre,
en privilégiant les informations utiles (Il vaut mieux travailler
le nom des voisins ou de la famille plutôt que le nom des grands
musiciens), en répétant périodiquement l'apprentissage
et en essayant d'inclure les informations dans le vécu. On dit,
par exemple, que pour réapprendre ce qu'est un éléphant,
il vaut mieux se rendre au zoo que d'en montrer une photo.
Malheureusement, comme toute dégénérescence,
le résultat bénéfique de la rééducation
est contrebalancé par la perte liée à l'évolution
de la maladie.
-Les troubles du comportement dans ces formes ont-ils des particularités
?
Au début de la maladie, on parle plus de modifications du
caractère que de troubles du comportement car les modifications
sont relativement peu importantes et le patient est capable de se contrôler.
Deux changements sont quasi constants : l'égocentrisme et
la rigidité mentale. Les pôles d'intérêt
du patient se restreignent à sa propre personne, il ne parle
que de lui et ne prête pas attention à ce qui ne le concerne
pas. Il supporte très mal les changements dans ses habitudes.
En particulier, il devient très à cheval sur les horaires.
Il supporte mal les contrariétés, le fait d'attendre
(il pourra alors essayer de tricher dans une file d'attente). Il devient
parfois très attiré par l'argent, au point de tenter
de chaparder dans les grands magasins pour ne pas payer certains articles.
Avec l'évolution de la maladie, la dégénérescence
va toucher le lobe frontal et des troubles du comportement proches
de ceux qu'on rencontre dans la démence frontotemporale vont
survenir, mais ceci seulement chez certains patients (boulimie, désinhibition,
agitation motrice...). Le patient ne pourra alors plus vivre seul.
-Y a t il plus de risque de survenue de troubles de déglutition
ou d'autres symptômes spécifiques ? Jusqu'à il y a peu, on pensait les symptômes moteurs
tardifs dans la démence sémantique. En fait, sur les
données de notre cohorte suivie en Bretagne, on s'aperçoit
que 5 ans après que le diagnostic ait été posé,
plus de la moitié des patients présentent des troubles
moteurs importants et une perte de la parole. A partir de là,
effectivement le risque de trouble de déglutition et d'infection
pulmonaire par fausse route devient préoccupant. |
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| Entretien
avec Guillaume, âgé de 20 ans au décès
de son père atteint de dégénérescence
frontotemporale dans une forme sémantique |
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Trois ans après le décès de son père,
Guillaume s'exprime sur ces douloureuses années
-Quel est l'aspect qui durant toutes ces années a été le
plus difficile à supporter pour vous ?
G : L'attitude des gens vis à vis de la maladie. Ils
ne comprenaient pas parce qu'ils n'étaient pas informés.
Au début des années 90, on disait qu'ils étaient « fous » et à force
de l'entendre, surtout quand on a 12-13 ans, on finit vraiment par
se demander ce qu'il se passe
-Y a t il eu de la violence chez vous ? comment voyez vous
les choses maintenant à distance ?
G : Oui, à distance, je regrette mes emportements et
mes gestes violents à l'égard de quelqu'un de malade.
Il faut vraiment se rendre compte qu'on a quelqu'un de malade face à soi,
comme quelqu'un qui a un cancer ou une tout autre maladie chronique
et qu'on ne doit pas le frapper
-Votre père est resté à votre domicile durant
presque toute sa maladie, mais la plupart ont besoin d'un lieu de soins,
en raison de la difficulté des troubles du comportement. Lorsque
c'est le cas, il est fréquent que les enfants des malades jeunes
aient du mal à venir voir leur parent malade même s'il
reste hospitalisé plusieurs années, comprenez vous cette
résistance, pouvez vous l'expliquer ?
G : Oui, les jeunes refusent de voir la maladie en face. Je
pense que c'est au moment du décès qu'on se rend compte,
mais alors c'est trop tard
-Avez vous des regrets, avez des conseils à donner à des
jeunes qui sont dans votre situation d'autrefois ?
G : Oui, je regrette énormément de choses. D'abord
d'avoir eu honte de mon père au début de sa maladie,
puis d'avoir pris mes distances comme pour mieux renier la maladie.
Mes conseils sont peut être un peu radicaux, mais je recommanderais
de se dire chaque jour que c'est le dernier jour, chaque jour qu'on
le voit, chaque jour qu'on l'abandonne
-Arrivez vous à en parler aujourd'hui avec vos amis ?
G : Oui, bien sur, de manière très brève
avec des mots simples. J'en parle maintenant, car je sais que les gens
comprennent maintenant et seulement maintenant. Je n'en parle qu'avec
les personnes capables de comprendre. En fait, je parle plus de mon
père comme le père en bonne santé que j'ai connu
car c'est comme cela que je voudrais qu'on s'en souvienne. |
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| Pourquoi un groupe de paroles spécifique
aux conjoints des patients ayant une dégénérescence
frontotemporale ? |
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Les Associations de familles ont pour objectif
d'aider les proches des malades Alzheimer, mais aussi ceux ayant une
maladie apparentée. Dans
notre expérience des premières années d'une antenne
de France Alzheimer, nous avons observé de grandes différences
de réactions des proches en fonction de la maladie, (Alzheimer,
Pick, maladie à corps de Lewy…). De
là, est né le besoin de créer un groupe de paroles
spécifique aux conjoints de malades fronto-temporaux ou (maladie
de Pick) Ce
groupe fonctionne depuis 2 ans, nous pouvons aujourd'hui dégager
ses particularités:
-
les malades jeunes, comme le sont
ceux touchés par les dégénérescences frontotemporales,
font preuve d'une plus grande violence terrorisant souvent le conjoint.
-
la fréquence de l'indifférence
affective est source d'une sévère douleur morale,
-
pour les malades encore
en activité, les conjoints craignent le licenciement pour faute
tandis que ceux qui ne travaillent plus ont droit à peu d'aide
en raison de leur âge
-
les enfants encore souvent scolarisés
ou jeunes étudiants refusent la maladie et la fuient, laissant
encore plus seul le conjoint
-
par leur âge, les conjoints
aspirent à une autre vie après la maladie, sans se permettre
souvent de l'exprimer,
Beaucoup
de paroles émouvantes, parfois jamais avouées, ont été prononcées
lors de ces réunions que nous désirons pour toutes ces
raisons poursuivre.
Bertille
Foulon, secrétaire de Flandre Alzheimer et dégénérescences
frontotemporales |
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