Causes
En deux mots, la maladie d'Alzheimer résulte
de la rencontre de deux processus dégénératifs différents, qui se conjugent
pour provoquer la dégénérescence des cellules nerveuses:
- le premier processus, l'amyloidogénèse
ou pathologie APP, correspond à un dysfonctionnement d'une protéine, nommée
APP, dont on ne connait pas encore bien le rôle. Cette protéine APP étant
présente dans toutes les cellulles de toutes les espèces, on peut deviner
que ce rôle est important. Dans le tissu cérébral, cette protéine est vraisemblablement
un facteur de survie neuronale.
- le deuxième processus correspond à
l'agrégation de la protéine tau sous forme de filaments pathologiques dans
les cellules nerveuses. Il s'agit du processus de dégénérescence neurofibrillaire,
ou pathologie Tau, ou Tauopathie.
Notré équipe a montré que ces deux processus
dégénératifs, fréquents au cours du vieillissement, se potentialisent et
provoquent la dégénérescence qui va consommer, progressivement mais inexorablement,
la presque totalité des cellules nerveuses impliquées dans la mémoire et
les fonctions intellectuelles supérieures.
****
Cascade d'événements qui provoquent la mort des cellules nerveuses
au
cours de la maladie d'Alzheimer
A) L'AMYLOIDOGENESE
Les plaques séniles sont très nombreuses dans
le cortex cérébral des patients Alzheimer. Elles sont trouvées également dans la
Trisomie 21 et à des taux variables, généralement faibles, au cours du
vieillissement cérébral normal.
A l'échelle de la microscopie optique,
les plaques séniles apparaissent comme des masses sphériques, d'un diamètre de 5
à 100 micromètres, constituées par un dépôt de substance amyloïde plus ou moins
dense, qui est coloré électivement par le Rouge Congo ou la Thioflavine. Ce
dernier colorant très sensible permet ainsi de révéler les plaques séniles qui
envahissent la totalité du cortex cérébral au cours de la maladie d'Alzheimer et
de la Trisomie 21. On peut les retrouver également dans les noyaux
sous-corticaux et le cervelet. Il est à noter que la substance amyloïde infiltre
la paroi de certains vaisseaux corticaux et méningés, constituant une
angiopathie amyloïde.
A l'échelle de la microscopie électronique,
la substance amyloïde est formée de faisceaux de filaments droits d'un diamètre
de 6 à 9 nanomètres (nm). Ces filaments occupent le domaine extra-cellulaire du
tissu nerveux central.
A l'échelle moléculaire,
nous savons depuis les travaux de Glenner en 1984 que le constituant de base de
la substance amyloïde des plaques séniles et de l'angiopathie amyloïde est un
polypeptide d'une quarantaine d'acides aminés dénommé Aß. A signifie Amyloïde et
béta la conformation moléculaire particulière de cette substance de type
"structure ß", qui lui donne un caractère très insoluble et très stable. Le
peptide a une longeur hétérogène, de 39 à 43 résidus d'acides aminés. Il existe
deux formes principales: les formes 1-40 et 1-42.
B) L'agrégation du peptide amyloïde Aß, en
association avec d'autres co-facteurs, va former les PLAQUES SÉNILES
Le polypeptide Aß dérive d'une famille
de protéines de grandes tailles appelées APP (Amyloid Protein Precursor),
comportant jusque 770 acides aminés. Le gène de la protéine APP est situé sur le
chromosome 21. L'équipe de J. Hardy de Londres a pu détecter dans plusieurs
familles de malades l'existence de mutations situées sur le gène de l'APP, de
part et d'autre de la région codant pour le peptide Aß. D'une part, il s'agit
des mutations du codon 717. D'autre part, une famille suédoise possède une
double mutation sur le gène de l'APP, au niveau des codons 670 et 671, modifiant
la séquence Lys-Met en Arg-Leu. Dans ces différentes familles, seules les
personnes possédant les mutations au codon 717 ou 670 + 671 développent une
maladie d'Alzheimer (Selkoe, 1994). Ainsi, ces découvertes ont démontré sans
ambiguïté qu'il existe dans certains cas un lien direct entre une anomalie du
métabolisme de l'APP et la démence de type Alzheimer. Les mutations détectées
sur les gènes PS1 et PS2 provoquent également une augmentation de la production
du peptide Aß, notamment de la forme 1-42.
Plusieurs autres constituants mineurs de la
substance amyloïde ont été identifiés, tels l'apolipoprotéine E et les
protéoglycannes. L'apolipoprotéine E (ApoE) se fixe fortement au peptide
amyloïde Aß, ce qui semble favoriser la formation des fibres amyloïdes. De ce
fait, l'apoE peut être considérée comme un co-facteur de l'amyloïdogénèse.
Par ailleurs, le gène de l'ApoE situé sur le
chromosome 19 présente un polymorphisme représenté principalement par les
allèles e3, e4 et e2 (lire epsilon pour le petit e). De nombreuses équipes ont
confirmé que l'allèle e4 de l'apolipoprotéine E est de 2 à 4 fois plus fréquent
chez les patients Alzheimer que dans la population générale, tandis que l'allèle
e2 semble avoir un effet protecteur. L'allèle e4 de l'apolipoprotéine E est donc
un facteur de risque important de la maladie d'Alzheimer (Saunders et al, 1993).
Cependant, à l'échelle individuelle, le fait d'avoir un génotype epsilon4 ne
peut pas être utilisé pour affirmer le diagnostic puisque tous les individus
présentant cet allèle ne développe pas une maladie d'Azheimer.
En fait l'apolipoprotéine E est une protéine
qui permet la réparation des neurones, en transportant les lipides nécessaire.
L'ApoE E2 est plus efficace que l'E3, elle-même plus efficace que l'E4. A
maladie égale, le fait d'être epsilon 2 permettra de mieux résister à la maladie
(VOIR FIGURE, C). L'effet neuroprotecteur de l'apoE E2 est visible également
dans d'autres maladies neurodégénératives comme la sclérose latérale
amyotrophique, la maladie de Creutzfeldt-Jacob, etc.
Des dysfonctionnements génétiques (MUTATIONS)
portant sur les gènes PS1 et PS2 des chromosome 14 et 1 sont impliqués dans des
formes familiales précoces de la maladie.
L'ensemble de ces résultats démontre que la
maladie d'Alzheimer est multigénique et que l'amyloïdogénèse est le primum
movens de l'affection.

C,D) La dégénérescence neurofibrillaire.
A l'échelle de la microscopie optique, la dégénérescence neurofibrillaire correspond à l'accumulation de fibrilles
pathologiques dans le cytoplasme des neurones. Il s'agit donc d'une lésion
intraneuronale tandis que les dépôts amyloïdes sont des lésions
extra-cellulaires. Ce sont surtout les cellules pyramidales du cortex cérébral
associatif et de la structure hippocampique qui sont touchées par ce phénomène.
A l'échelle de la microscopie
électronique, les neurones en DNF
présentent dans leur cytoplasme des filaments pathologiques appariés en hélice:
les paires de filaments en hélice (PHF). Ces filaments ont un diamètre de 10 nm
et un pas d'hélice de 80 nm. Les PHFs s'accumulent dans les corps cellulaires
des neurones ainsi que dans leurs prolongements neuritiques.
A l'échelle moléculaire, nous savons que les PHF sont constituées par l'accumulation de protéines Tau.
Les protéines Tau contrôlent la polymérisation des microtubules (filaments du
cytosquelette) qui transportent les matériaux synthétisés du corps cellulaire
vers les terminaisons nerveuses. Elles forment une famille de protéines dont la
masse moléculaire s'échelonne de 45 à 62 kilodaltons.
Au cours de la maladie d'Alzheimer, une
phosphorylation anormale des protéines Tau aboutit à la formation de trois
variants pathologiques, appelés Tau 55, 64 et 69 en fonction de leur masse
moléculaire. Il s'agit de
PROTEINES TAU PATHOLOGIQUES.
Cette phosphorylation anormale provoque la dépolymérisation des microtubules, la
dégénérescence neurofibrillaire puis la mort neuronale. Les protéines Tau
pathologiques sont présentes dans le cortex associatif au cours de la maladie
d'Alzheimer et absentes chez les témoins du même âge. De ce fait, leur
localisation dans l'isocortex associatif est parfaitement bien corrélée à
l'expression des signes cliniques. Il est à noter que la région hippocampique
des témoins âgés de plus de 75 ans est touchée spécifiquement et
systématiquement par le processus dégénératif de type "Alzheimer". Au total, les
protéines
tau pathologiques sont
d'excellents marqueurs biochimiques du processus dégénératif de type "Alzheimer"
(Vermersch et al. 1992).
La quantification des protéines Tau 60, 64 et
69 dans le cortex a permis d'établir une cartographie biochimique du processus
dégénératif et les résultats corroborent l'analyse des neuropathologistes. Ils
indiquent que l'atteinte neuronale gagne progressivement les différents
territoires corticaux qui sont interconnectés (connections cortico-corticales),
en passant par des voies anatomiques et non pas par diffusion passive. Elle
touche préférentiellement la région hippocampique et para-hippocampique ainsi
que l'isocortex associatif (le carrefour du cortex temporal, pariétal et
occipital; le cortex frontal). En fin d'évolution de la maladie d'Alzheimer,
c'est l'ensemble du cortex (archéocortex, paléocortex, isocortex associatif,
moteur et sensitif) qui est touché. Seuls, le lobe occipital primaire (aire de
Brodmann 17) et l'aire frontale motrice (aire de Brodmann 4) sont parfois
épargnés (Vermersch et al, 1992). Ainsi, au fur et à mesure du développement de
la maladie, on observe la mort de millions, puis de milliards de neurones,
entraînant l'apparition progressive des troubles de mémoire et de la cognition,
puis une démence.
L'ensemble des données de la littérature
concernant la nature et la localisation des lésions permet de proposer un schéma
d'ensemble qui illustre le déroulement des mécanismes lésionnels à l'origine de
la maladie d' Alzheimer (voir la figure).